L’Italie avait Ă©tĂ© dĂ©signĂ©e comme le grand bĂ©nĂ©ficiaire d’un pari historique de l’Union europĂ©enne. Après la pandĂ©mie de Covid-19, Bruxelles a mis en place le Fonds de relance et de rĂ©silience — le plus ambitieux mĂ©canisme de solidaritĂ© financière jamais créé au sein du bloc. Et c’est Rome qui a reçu la part du lion : 194 milliards d’euros, dont 72 milliards sous forme de subventions directes, le reste en prĂŞts Ă taux prĂ©fĂ©rentiel, selon le Financial Times. L’ambition affichĂ©e Ă©tait Ă la hauteur de la somme : moderniser les infrastructures, accĂ©lĂ©rer la numĂ©risation des services publics, rĂ©former un appareil judiciaire notoirement lent, dĂ©velopper les crèches, relancer une Ă©conomie qui stagnait depuis des dĂ©cennies.
Aujourd’hui, Ă l’approche de l’Ă©chĂ©ance pour utiliser ces fonds, la question s’impose : qu’a-t-on rĂ©ellement accompli ? Et la rĂ©ponse est loin d’ĂŞtre triomphale.
Une feuille de route réécrite six fois
La version initiale du plan avait Ă©tĂ© conçue sous le gouvernement de Mario Draghi, avec une architecture prĂ©cise d’Ă©tapes, de rĂ©formes et d’indicateurs de performance. Depuis l’arrivĂ©e de Giorgia Meloni Ă la tĂŞte du gouvernement en 2022, ce plan a Ă©tĂ© modifiĂ© Ă six reprises. Des sources directement impliquĂ©es dans la conception originale indiquent que près de 70 % des objectifs ont Ă©tĂ© revus au moins une fois, et que le plan actuel diffère substantiellement de celui approuvĂ© en 2021. Dans certains projets, il serait difficile de tracer clairement oĂą l’argent est allĂ© et quelle a Ă©tĂ© sa contribution concrète Ă l’Ă©conomie.
Les conditions extĂ©rieures ont Ă©galement jouĂ© leur rĂ´le. L’inflation consĂ©cutive Ă l’invasion russe de l’Ukraine a renchĂ©ri le coĂ»t des travaux publics, perturbant la programmation initiale et poussant Rome Ă nĂ©gocier avec Bruxelles des rĂ©visions de calendrier et d’objectifs.
Bruxelles accusée de complaisance
La critique ne vise pas uniquement le gouvernement italien. D’anciens hauts fonctionnaires italiens estiment que la Commission europĂ©enne a fait preuve d’une indulgence excessive, validant les demandes de modification sans exiger d’explications suffisantes. Selon eux, Bruxelles n’a pas exercĂ© un contrĂ´le suffisamment rigoureux sur les changements successifs apportĂ©s au programme, ce qui aurait permis Ă Rome de continuer Ă percevoir les versements sans satisfaire pleinement aux engagements initiaux.
Du cĂ´tĂ© de l’UE, ces accusations sont rejetĂ©es. Des sources communautaires font valoir que rĂ©viser un plan ne signifie pas nĂ©cessairement en rĂ©duire l’ambition — il s’agit parfois d’une adaptation stratĂ©gique aux rĂ©alitĂ©s Ă©conomiques nouvelles. Modifier n’est pas synonyme de faire moins, prĂ©cisent-elles, mais de faire autrement.
Le gouvernement Meloni, de son cĂ´tĂ©, revendique ses rĂ©sultats. L’Italie a sĂ©curisĂ© neuf des dix versements auxquels elle avait droit, pour un total de 166 milliards d’euros. Le ministre des Affaires europĂ©ennes Tommaso Foti prĂ©sente cette progression comme la preuve qu’il est possible de surmonter des blocages structurels qui paralysaient le pays depuis des dĂ©cennies.
Les chiffres qui relativisent
Les donnĂ©es d’Eurostat tempèrent pourtant l’enthousiasme. Selon ces statistiques europĂ©ennes, l’Italie n’avait effectivement dĂ©pensĂ© que 57 % de son enveloppe d’ici fin 2025. Une fraction substantielle des fonds reste donc inutilisĂ©e alors que l’horloge tourne. Les critiques du gouvernement estiment que Rome peine Ă restituer les fonds non utilisĂ©s — notamment pour des raisons politiques — mĂŞme lorsque leur mobilisation dans les dĂ©lais impartis semble peu rĂ©aliste.
La conclusion que tirent les Ă©conomistes et les observateurs est nuancĂ©e : les 194 milliards n’ont pas Ă©tĂ© engloutis dans le vide, mais il est difficile d’identifier une transformation structurelle profonde ou une amĂ©lioration tangible du potentiel de croissance de l’Ă©conomie italienne. L’Italie reste engluĂ©e dans une croissance atone. Ce qui devait ĂŞtre le symbole d’une renaissance europĂ©enne risque de rester dans les mĂ©moires comme une opportunitĂ© Ă moitiĂ© saisie.
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