PrĂ©paration Ă  la guerre de 1967 : Les Ă©tudiants orthodoxes creusaient les tombes – Par Abraham Rabinovich

Ă€ mesure que les tensions montaient Ă  la fin du mois de mai 1967, JĂ©rusalem Ă©tait imprĂ©gnĂ©e d’un sentiment que si la guerre venait, il s’agissait d’une bataille bloquant la ville par bloc dans laquelle aucun quart ne serait donnĂ©. L’image du ghetto de Varsovie n’Ă©tait pas claire mais largement envisagĂ©e; Les bâtiments se sont transformĂ©s en dĂ©combres dont la bataille continuerait.

La municipalité a commencé à démolir une colline près du mont Herzl pour préparer les tombes. La pente choisie était hors de vue des lignes jordaniennes pour empêcher une répétition de 1948 quand, lorsque les funérailles, de nombreuses personnes ont été tuées lors des bombardements, les pleureurs eux-mêmes furent incendiés.

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Certains responsables ont prévu 2 000 morts à Jérusalem. Ce sont les optimistes qui ont supposé que les Jordaniens ne tenteraient pas les bombardements aériens en raison de la proximité des quartiers arabes. Les pessimistes, ceux qui croyaient que les Arabes bombarderaient de toute façon, ont estimé  6 000 morts et plusieurs fois ce nombre pour les blessés à Jérusalem.

Les événements ont pris un élan propre au-delà des calculs de chaque côté. Dans le monde arabe, la rhétorique battait les passions. « Si vous voulez la guerre », a déclaré le président égyptien Gamal Abdel Nasser dans un défi public, « nous sommes prêts ».

IsraĂ«l ne voulait pas de guerre. Le prix probable mĂŞme pour la victoire Ă©tait sombre. Six mille IsraĂ©liens, un sur 100, Ă©taient morts dans la Guerre victorieuse de l’IndĂ©pendance, un conflit qui avait vu peu d’action aĂ©rienne. Quand IsraĂ«l est allĂ© Ă  la guerre, dans la campagne du SinaĂŻ de 1956, elle était sur un seul front et en collusion avec deux puissances, l’Angleterre et la France. MĂŞme le Premier ministre David Ben-Gurion avait insistĂ© pour que les escadrons aĂ©riens de la France en IsraĂ«l protègent leurs villes des frappes aĂ©riennes.

Maintenant, en 1967, IsraĂ«l Ă©tait seul contre ce qui commençait Ă  ressembler Ă  une large coalition arabe avec trois fois plus de chars et avions de guerre qu’IsraĂ«l.

Moshe Dayan, Ă  la veille d’ĂŞtre nommĂ© ministre de la DĂ©fense, a estimĂ© qu’il pourrait y avoir des dizaines de milliers de morts. « Une gĂ©nĂ©ration entière de parachutistes et d’Ă©quipages de chars sera perdue », a-t-il dĂ©clarĂ© au commandant du sud d’IsraĂ«l, « mais vous gagnerez ».

MalgrĂ© cette estimation gravissime, le gĂ©nĂ©ral, Yeshayahu Gavish, a trouvĂ© la consolation dans les remarques parce que Dayan a au moins prĂ©dit la victoire. Tous les dirigeants nationaux n’Ă©taient pas sĂ»rs de cela. MĂŞme le chef d’Ă©tat-major des FDI, Yitzhak Rabin, a Ă©tĂ© poussĂ© au bord de l’effondrement nerveux par la responsabilitĂ© qui Ă©tait tombĂ©e sur lui.

En quĂŞte de rĂ©confort, Rabin a appelĂ© Ben-Gurion, qui Ă©tait à la retraite, pour un entretien informel. Il s’est avĂ©rĂ© ĂŞtre le rendez-vous le plus traumatisant de la vie de Rabin. Ben-Gourion a Ă©tĂ© aussi dĂ©cisif que le Premier ministre Levi Eshkol Ă©tait hĂ©sitant, mais sa dĂ©termination Ă©tait d’avertir contre la guerre sans le soutien d’une puissance Ă©trangère. Sinon, ce serait une aventure qui risquait une catastrophe nationale, a-t-il dit, et la responsabilitĂ© serait celle de Rabin. Le chef d’Ă©tat-major a commis une grave erreur, a dĂ©clarĂ© Ben-Gourion, en commandant la mobilisation et accĂ©lĂ©rant ainsi l’Ă©lan de la guerre.

Rabin fut Ă©branlĂ© par les propos de Ben-Gurion. Ses commandants de l’armĂ©e de l’air ont eu des rĂ©sultats dramatiques et prometteurs si IsraĂ«l  frappait le premier coup. Les commandants de l’armĂ©e ont Ă©galement exprimĂ© leur confiance en la victoire. Rabin n’Ă©tait pas sĂ»r que le gouvernement permette une première grève, mais mĂŞme si cela ne pouvait ĂŞtre certain que les prĂ©dictions des gĂ©nĂ©raux se rĂ©vĂ©leraient rĂ©alistes lorsqu’ils seraient mis Ă  l’Ă©preuve.

Contre cette incertitude, le puissance de Ben-Gourion n’est pas un avertissement, Rabin ne pouvait pas hausser les Ă©paules. Ben-Gurion s’Ă©tait rĂ©vĂ©lĂ© prophĂ©tique dans le passĂ©. S’il Ă©tait correct maintenant, Rabin pourrait conduire la nation vers une autre Shoah.

Le 22 mai, l’Égypte a annoncĂ© que le dĂ©troit de Tiran serait fermĂ© aux transports israĂ©liens le lendemain. La fermeture Ă©tait un casus belli clair. Le laisser passer sans une rĂ©ponse militaire serait un signe dĂ©vastateur de faiblesse. Eshkol a dĂ©clarĂ© lors d’une rĂ©union ministĂ©rielle le lendemain que Washington avait demandĂ© Ă  IsraĂ«l de ne pas tenter d’envoyer un navire dans les dĂ©troits alors que les États-Unis tentaient de rĂ©soudre le problème par des moyens diplomatiques. Dans l’humeur de l’indĂ©cision qui prĂ©valait, la demande amĂ©ricaine offrait un rĂ©pit de bienvenue.

Rabin a Ă©tĂ© submergĂ© lors de la rĂ©union avec les ministres. Il a fumĂ© Ă  la chaĂ®ne et son visage Ă©tait tendu. Dans la soirĂ©e, il a demandĂ© au gĂ©nĂ©ral Ezer Weizman, chef des opĂ©rations de l’Ă©tat-major gĂ©nĂ©ral, de venir chez lui. Parlant franchement, Rabin a demandĂ© Ă  Weizman s’il croyait qu’il, (Rabin), devait dĂ©missionner. Weizman, un ancien commandant de l’armĂ©e de l’air, a convaincu Rabin qu’il n’avait besoin que d’un bref repos.

Mme Rabin, prĂ©occupĂ©e par la dĂ©tresse de son mari, a appelĂ© le mĂ©decin-chef de l’armĂ©e israĂ©lienne qui a diagnostiquĂ© une «anxiĂ©tĂ© aiguë». Le docteur l’a donnĂ© des mĂ©dicaments et Rabin a dormi jusqu’Ă  l’après-midi. On a expliquĂ© que Rabin avait Ă©tĂ© temporairement incapable d’ĂŞtre intoxiquĂ© par la nicotine. Quand il est retournĂ© Ă  son quartier gĂ©nĂ©ral, il Ă©tait calme et savait ce qu’il fallait faire. Il n’y avait aucun moyen de sortir de la guerre.

Avec la mobilisation, et la plus grande source de main-d’Ĺ“uvre restant Ă  JĂ©rusalem, il y avait les Ă©tudiants de yeshiva exemptĂ©s du projet. Sur les 2 000 bĂ©nĂ©voles qui se sont rendus chaque jour pour creuser des tranchĂ©es dans des zones sans abris, 500 Ă©taient des Ă©tudiants en yeshiva. Le shabbat après la fermeture par EypĂ©e du passage du dĂ©troit de Tiran Ă  Eilat, le commandant de la dĂ©fense civile dans le quartier de Katamon Ă©tait Ă©tonnĂ© de voir un groupe d’Ă©tudiants de yeshiva se rendre dans un site de creusage par deux rabbins Ă  barbe.

L’interdiction de travailler le sabbat est l’une des injonctions les plus strictes du judaĂŻsme, mais le rabbinat a dĂ©clarĂ© la crise de pikuach nefesh (vie ou mort) dans laquelle le travail vital n’est pas seulement permis le sabbat mais obligatoire. Les deux rabbins ont enlevĂ© leurs vestes et ont rejoint les Ă©tudiants dans les tranchĂ©es avec des pelles.

Ă€ l’usine de Tnuva Dairy Ă  l’autre bout de la ville, le rabbinat a Ă©tĂ© autorisĂ© Ă  rester ouvert ce samedi pour se mettre dans un magasin de fromage dur et de poudre de lait pour un siège possible. Un rabbin âgĂ© est apparu ce jour-lĂ  et, dans un geste symbolique, a aidĂ© Ă  pousser un chariot Ă  lait. Toutes les yeshivot ne se sont pas servies d’ajournement militaire. La yĂ©chiva de Rav Kook, un bastion nationaliste religieux, la table de la salle Ă  manger oĂą les Ă©tudiants plus âgĂ©s Ă©taient habituellement assis Ă©tait vide. La plupart d’entre eux servaient dans des unitĂ©s de parachutistes d’Ă©lite ou des unitĂ©s de reconnaissance.

Le samedi matin, le commandant d’un peloton de mortier programmĂ© pour ĂŞtre mobilisĂ© le lendemain a envoyĂ© des messages Ă  ses chefs d’escouade les convoquant Ă  une rĂ©union. L’officier Ă©tait de nouveau dans son unitĂ© et n’avait pas encore rencontrĂ© ses subordonnĂ©s. Quand ils sont arrivĂ©s, il a Ă©tĂ© surpris de le voir avec une tenue chassidique. Deux autres ont Ă©tĂ© revĂŞtus pour le shabbat. A la moitiĂ© de son discours, l’officier a dĂ©clarĂ© qu’il Ă©tait important qu’ils sachent oĂą Ă©tait positionnĂ©e leur arme si la guerre Ă©clatait soudainement ce jour-lĂ . Le chassid et les autres lui ont assurĂ© qu’ils monteraient sans hĂ©siter dans leur voiture.

Cependant, il y avait un petit segment de la communautĂ© ultra-orthodoxe qui se tenait Ă  l’Ă©cart de l’effort national. La secte Neturei Karta a toujours refusĂ© de reconnaĂ®tre la souverainetĂ© de l’Etat d’IsraĂ«l et son attitude n’a pas Ă©tĂ© modifiĂ©e par la crise. Un journaliste Ă©tranger qui cherchait le chef de la secte, le rabbin Amram Blau, l’a trouvĂ© immobile par les dangers imminents. IsraĂ«l, expliqua-t-il, ne ressusciterait vraiment que lorsque le Messie viendrait et non par un mouvement politique dominĂ© par des hommes irrĂ©ligieux.

« L’arrogance sioniste a enfreint les voisins d’IsraĂ«l », a-t-il dĂ©clarĂ©.

Quelle arrogance ?

« L’arrogance de crĂ©er un Ă©tat », a-t-il dit. « L’État d’IsraĂ«l utilise le nom de l’IsraĂ«l sacrĂ© bien qu’ils soient rebelles contre Dieu et la sainte Torah ».

Avec Blau, 69 ans, dans son foyer, et sa femme, un convertie du catholicisme de 22 ans son junior. Leur mariage, de plusieurs années auparavant, avait provoqué un scandale qui obligeait le couple à quitter Jérusalem pendant plusieurs mois. Mme Blau a parlé de son expérience de la Seconde Guerre mondiale quand elle vivait à Tarbes, dans le sud de la France.

« Je ne suis pas effrayĂ©e par les bombardements », a-t-elle dĂ©clarĂ©. « Quand ils ont bombardĂ© l’usine en ville la nuit, je n’ai pas pris la peine de me coucher. » Lorsque le journaliste a demandĂ© au rabbin qu’il voudrait gagner s’il venait Ă  la guerre, sa femme, qui Ă©tait assise derrière lui, s’est penchĂ©e vers l’avant et a chuchotĂ© au rabbin Blau en yiddish: « Ne dit rien qui nous nuira. »

Le rabbin sourit et dit : «Je ne prie pas pour la victoire de personne. Mais je voudrais que le rĂ©gime sioniste se dissolu Ă  la suite d’une telle guerre ».

Lorsque la guerre a Ă©clatĂ© le 5 juin, Yussele Weissberg, un chassid  a aidĂ© les blessĂ©s Ă  l’hĂ´pital Shaarei Zedek toute la nuit. Le matin, il a enlevĂ© sa robe ensanglantĂ©e, a stĂ©rilisĂ© ses instruments et, malgrĂ© les bombardements, s’est mis dans sa voiture pour faire ses rondes rĂ©gulières en tant que mohel. Il trouva la plupart des nourrissons de huit jours sur sa liste, bien emballĂ©s, sur des bancs dans des abris.

L’Ă©vĂ©nement normalement joyeux a Ă©tĂ© marquĂ© par l’absence des pères et par les pleurs des femmes incertaines sur le sort de leur maris. Les schnabs et les gâteaux traditionnels manquaient gĂ©nĂ©ralement, et le joyeux Weissberg devaient Ă  maintes reprises renoncer au toast « lechayim » (Ă  la vie).

Au cours de ses rounds, un civil est passĂ© dans la rue et a  étĂ© frappĂ© par des Ă©clats d’obus. Weissberg a arrĂŞtĂ© sa voiture et a bandĂ© la plaie. Après avoir transportĂ© l’homme dans un hĂ´pital, il a recommencĂ© Ă  inciter un autre Juif dans un monde turbulent…