« Ces mots, je les ai pensĂ©s sans les Ă©crire, en soins intensifs. Pendant de longues nuits sans sommeil, et des matins sans la force de parler. Dans le sentiment d’euphorie d’ĂŞtre en vie et entourĂ© des bonnes personnes, et dans la douleur physique qui, Ă ces moments-lĂ , ne passait pas, et dans la douleur de la perte que je ressens parfois encore aujourd’hui. J’y ai pensĂ©, sans savoir Ă quel point ces pensĂ©es seraient encore justes Ă la fin d’une annĂ©e. J’y ai pensĂ©, et j’ai dĂ©cidĂ© que je partagerais ces mots lors de la fĂŞte de reconnaissance qui aurait lieu un jour. »
Pendant une annĂ©e entière, Elkana Levy a gardĂ© ces mots pour lui. Il y a pensĂ© en soins intensifs, pendant de longues nuits sans sommeil et des matins oĂą il avait encore du mal Ă parler. Ce n’est que cette semaine, exactement un an après sa blessure, qu’il a choisi de les prononcer pour la première fois, debout sur ses deux prothèses, face Ă ceux qui l’ont accompagnĂ© tout au long de ce long parcours.
Une fĂŞte de reconnaissance plutĂ´t qu’un deuil silencieux
Beaucoup auraient choisi de marquer une telle journĂ©e dans le silence, par une cĂ©rĂ©monie du souvenir ou un rassemblement familial. Elkana a choisi autre chose. Il a invitĂ© Ă une Ă©mouvante fĂŞte de reconnaissance les mĂ©decins et infirmières des hĂ´pitaux Soroka et Sheba, ses amis, les membres de sa famille et tous ceux qui l’ont accompagnĂ© dans son long parcours de rééducation. PlutĂ´t que de ne regarder que le moment oĂą sa vie a basculĂ©, il a voulu remercier pour tout ce qui s’est passĂ© depuis.
Il y a un an, Elkana servait comme commandant de section dans le bataillon 13 de la brigade Golani. Lors d’une activitĂ© opĂ©rationnelle Ă Khan Younis, il a Ă©tĂ© grièvement blessĂ©. Dans le mĂŞme combat est tombĂ© l’un de ses soldats, le caporal Amit Cohen z »l. Elkana a perdu ses deux jambes, l’une au-dessus du genou, l’autre en dessous.
« Ă€ chaque instant, je sens que je n’ai plus de jambes »
Pendant environ quarante minutes, il est restĂ© debout face aux participants et a partagĂ©, avec une franchise rare, les sentiments qui l’accompagnent depuis ce jour. Il n’a pas cherchĂ© Ă embellir la rĂ©alitĂ©, ni Ă cacher la douleur. « Ă€ chaque instant donnĂ©, je sens que je n’ai pas de jambes. Je n’ai pas besoin de m’en souvenir. Je le sens dans chaque recoin de mon corps. Parfois plus, parfois moins. Mais toujours. »
Puis, presque dans le mĂŞme souffle, est venue la phrase qui a rĂ©ussi Ă faire taire la salle : « De l’autre cĂ´tĂ©, je vais bien. Je vis l’une des meilleures pĂ©riodes de ma vie. Une pĂ©riode qui est le prolongement direct de tout un parcours de vie, le prolongement direct de Bahad 1 [l’Ă©cole des officiers] et de ma courte fonction. De ce cĂ´tĂ© du cĹ“ur, je ressens vraiment tellement de joie, tellement d’envie de vivre, tellement d’ailes pour rĂ©ussir. »
Trois frères, trois blessures graves
C’est justement Ă la lumière de cette phrase qu’il est difficile d’ignorer le lourd tribut payĂ© par la famille Levy pendant la guerre. Elkana est le troisième frère de la famille Ă avoir Ă©tĂ© grièvement blessĂ©. Son frère Rahamim YishaĂŻ a Ă©tĂ© blessĂ© au visage lors des combats du 7 octobre, et un autre frère, le commandant de rĂ©serve Y., a Ă©tĂ© blessĂ© Ă l’Ă©tĂ© 2024 alors qu’il menait ses soldats lors d’une activitĂ© opĂ©rationnelle dans la bande de Gaza. Trois frères, trois blessures graves, une seule famille qui, depuis le dĂ©but de la guerre, affronte Ă rĂ©pĂ©tition les coups Ă la porte, les hĂ´pitaux et la rééducation.
Mais ce soir-lĂ , les membres de la famille ont voulu raconter une autre histoire. Pas une histoire de blessure, mais de choix. S’adressant Ă sa famille, Elkana a dĂ©clarĂ© : « Ma famille, ma famille Levy proche, si aimĂ©e. Permettez-moi, juste pour un soir, de contredire mes propres paroles d’il y a quelques secondes. Oublions un instant que nous faisons partie d’une grande histoire. Regardez-nous nous-mĂŞmes. Souriez et apprĂ©ciez-nous. Cela fait trois ans que nous avançons, que nous encaissons coup après coup, et que nous choisissons de les transformer en dĂ©fi après dĂ©fi. Regardez-nous nous-mĂŞmes. Nous sommes bien habillĂ©s, nous buvons du vin, tous ensemble. En vie. Et bien. »
Ce fut aussi tout le sens de cette soirĂ©e. Non pas une fĂŞte de victoire — car cette blessure l’accompagnera toute sa vie — ni une tentative de faire croire que la douleur est passĂ©e, mais une soirĂ©e de reconnaissance envers ceux qui l’ont soutenu aux moments oĂą il n’Ă©tait pas certain de pouvoir un jour se tenir debout Ă nouveau, mĂŞme sur des prothèses.
Vers la fin de son discours, il a voulu rĂ©sumer l’annĂ©e Ă©coulĂ©e en une phrase : « Il y a un an aujourd’hui, cette histoire a commencĂ©. Et aujourd’hui, un an après, se tient devant vous un jeune homme sans jambes, mais avec Ă©normĂ©ment de volontĂ©. ÉnormĂ©ment de volontĂ© de vivre. Et Ă©normĂ©ment de volontĂ© de vous dire merci. »
Quand il a terminĂ©, les participants se sont levĂ©s et ont Ă©clatĂ© en chants et en danses. L’espace d’un instant, cette soirĂ©e n’a plus semblĂ© parler de ce qu’Elkana avait perdu un an plus tĂ´t, mais de ce qu’il Ă©tait parvenu Ă prĂ©server malgrĂ© tout : la foi, l’espoir, et surtout, cette volontĂ© obstinĂ©e de continuer Ă vivre.
Sur ce sujet, notre rédaction avait déjà évoqué le bilan humain de 900 morts et plus de 6 200 blessés payé par Tsahal après 23 mois de guerre, ainsi que la mort au combat du légendaire commandant du bataillon 13 de la brigade Golani, Tomer Greenberg.






