Trajet bon marché, prix élevé : le Far West des « drivers » ultra-orthodoxes

Un nourrisson d’un mois. C’est le prix humain qu’a révélé, vendredi dernier sur la route 1, le phénomène des « drivers » ultra-orthodoxes. Le conducteur n’était pas un chauffeur de taxi agréé. Le bébé n’était pas attaché. Et l’ensemble du trajet se déroulait dans un angle mort total de l’autorité de l’État. Ce n’était pas un accident imprévisible — c’était une annonce écrite depuis longtemps, et rédigée en sang.

Dans le secteur ultra-orthodoxe israélien, le terme « driver » désigne un système de transport informel organisé principalement via WhatsApp et des bots d’inscription. On appuie sur un bouton, et en quelques minutes arrive un véhicule récent, au prix cassé, sans aucune des contraintes qui pèsent sur un taxi légal. Pour beaucoup de familles haredim, c’est devenu la norme. Pour les observateurs extérieurs, c’est un marché parallèle qui prospère dans un vide juridique délibérément ignoré.

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Un journaliste de la rédaction d’Israel Hayom a infiltré le système pour en tester la perméabilité. Le résultat est édifiant : l’inscription s’est faite via un bot, avec des informations sciemment erronées — sans que quiconque ne demande à voir un permis de conduire, sans vérification des documents du véhicule, sans aucune question sur l’assurance ou l’identité réelle du conducteur. Moyennant le paiement d’une modeste cotisation d’adhésion, les offres de courses ont commencé à affluer. Une course a même été effectuée à Jérusalem, au cours de laquelle une touriste anglophone est montée dans le véhicule. Interrogée sur comment elle avait découvert le service, elle a répondu simplement : « Ma sœur, qui a étudié ici, me l’a recommandé. Les voitures arrivent vite, elles sont luxueuses et on vous prend sans problème. » Ce qu’elle ignorait : en cas d’accident, elle voyageait dans un véhicule sans couverture d’assurance pour le transport rémunéré de passagers.

La différence avec un taxi légal est abyssale. Un chauffeur de taxi agréé en Israël doit suivre une formation, passer des examens médicaux rigoureux et subir un contrôle sécuritaire. Rien de tel n’existe dans le monde des drivers. N’importe qui peut s’inscrire sur le bot, quel que soit son casier judiciaire, son bilan de conduite, ou sa condition physique au moment de prendre le volant. Le journaliste l’a confirmé en pratique : aucun document ne lui a été réclamé à aucune étape.

Trois piliers structurent cette économie parallèle. L’absence totale de régulation et de normes de sécurité, d’abord : pas de compteur, pas de limitation des heures de conduite, aucun standard minimum. Un conducteur peut monter dans sa voiture après une nuit blanche ou une journée épuisante — personne ne l’en empêchera. L’évitement fiscal, ensuite : l’activité génère des revenus qui ne sont déclarés nulle part, ce qui permet précisément de proposer des tarifs inférieurs à ceux des taxis légaux qui, eux, supportent l’ensemble des coûts d’un transport réglementé. L’emploi souterrain, enfin : pour des jeunes hommes qui ne peuvent pas ou ne veulent pas figurer sur un bulletin de salaire officiel, ce système constitue une filière professionnelle accessible, entièrement hors radar.

Un « driver » surnommé Avreimi résume lui-même la logique commerciale : « Les gens voient qu’un taxi coûte 400 shekels et qu’on leur en propose 300. Ils se disent : pourquoi pas ? » Ce qu’il omet, c’est ce que représente cet écart de 100 shekels. La différence entre un conducteur formé et contrôlé et un inconnu qui n’a jamais eu à prouver qu’il savait conduire. La différence entre un véhicule couvert par une assurance responsabilité civile en bonne et due forme et une voiture qui roule « à crédit » en termes de sécurité.

Le phénomène déborde désormais largement le secteur ultra-orthodoxe. Des laïcs, des touristes, des citoyens ordinaires attirés par le prix bas et le véhicule impeccable s’y engouffrent sans mesurer les risques. La touriste anglophone croisée lors du reportage en est l’illustration parfaite. Elle n’avait aucune idée qu’en cas de choc, elle n’aurait ni couverture d’assurance ni recours économique. Le système est conçu pour paraître fiable — voitures récentes, réponse rapide, prix compétitifs — tout en étant structurellement irresponsable.

L’État israélien n’ignore pas le phénomène. Des milliers de drivers opèrent sans le moindre contrôle, et les autorités n’ont jusqu’ici pas déployé les outils nécessaires pour y mettre fin. Tant que cette inaction persistera, la prochaine tragédie n’est pas une question de « si », mais uniquement de « quand » et de « où ».

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