La question est posée par un analyste libanais, dans un registre volontairement provocateur, et elle mérite qu’on s’y arrête : et si la menace stratégique la plus sérieuse pour Israël n’était ni l’Iran — affaibli par les frappes et le bras de fer avec Washington — ni la Turquie d’Erdoğan, mais bien l’Égypte ? C’est la thèse que développe Mohammad Aloush, commentateur politique libanais, dans une tribune publiée sur le site Al-Nashra, relayée ce 2 mai 2026 par Maariv.
La thèse est inconfortable, précisément parce qu’elle va à contre-courant du discours dominant. Depuis Camp David, l’Égypte figure officiellement dans la colonne des pays en paix avec Israël. Mais Aloush, lui, refuse de confondre la paix diplomatique et la stabilité stratégique.
Une « trêve d’intérêts », pas une paix
Aloush part d’un constat philosophique avant d’être géopolitique : le Moyen-Orient, dit-il, ne vit pas dans un état de paix stable, tel que Washington a tenté de le vendre pendant des décennies. Il vit dans ce qu’il nomme une « trêve d’intérêts » — une configuration dans laquelle chaque acteur continue de percevoir ses voisins comme des adversaires potentiels, même lorsque les relations diplomatiques de surface semblent apaisées. L’accord de paix israélo-égyptien de 1979, dans cette lecture, n’a pas transformé les mentalités stratégiques : il les a temporairement suspendues.
Cette grille d’analyse, l’analyste l’applique en priorité aux relations entre Israël et son voisin du sud. Selon lui, une composante centrale de la doctrine de sécurité égyptienne reste, à ce jour, la volonté de conserver une capacité de dissuasion face à Israël — et d’éviter que la balance stratégique régionale ne bascule définitivement en faveur de l’État hébreu. Ce n’est pas, précise-t-il, un désir de guerre. C’est quelque chose de plus subtil et de plus durable : le refus de paraître vulnérable.
Le Sinaï, mémoire et terrain de jeu
La partie la plus délicate de la démonstration d’Aloush concerne la péninsule du Sinaï. Il rappelle que c’est depuis le Sinaï que l’armée égyptienne a traversé les lignes israéliennes en 1973, lors de la guerre de Kippour — la seule fois dans l’histoire moderne où Israël a été confronté à une percée militaire massive sur son sol. Depuis, les accords de Camp David ont établi des limitations précises au déploiement militaire égyptien dans cette zone.
Or, Aloush soutient que cette réalité a évolué sur le terrain. Au cours des dernières années, et sous couvert de la lutte contre les groupes djihadistes implantés dans le nord du Sinaï, l’Égypte a progressivement renforcé sa présence militaire dans la péninsule — en hommes, en matériels, en infrastructures. Des pistes d’aviation auraient été élargies, des installations souterraines construites, selon des informations rapportées par le site américain Axios et relayées au niveau de Netanyahou lui-même, qui aurait demandé à l’administration Trump de faire pression sur Le Caire pour réduire ces forces. La réalité du terrain, en d’autres termes, s’est peu à peu éloignée des contraintes théoriques des accords.
Le Pakistan nucléaire entre dans l’équation
Mais Aloush ne s’arrête pas là. Il intègre dans son analyse un élément que l’on n’associe pas spontanément à la sécurité israélo-égyptienne : les manœuvres militaires conjointes récentes entre l’Égypte et le Pakistan. Pour lui, ces exercices dépassent leur dimension militaire directe. Le Pakistan, rappelle-t-il, est une puissance nucléaire dotée d’une armée considérable et d’une expérience de combat réelle — et qui se trouve par ailleurs dans une tension permanente avec l’Inde. Lorsque Le Caire approfondit sa coopération militaire avec Islamabad, dit Aloush, il envoie un signal : l’Égypte ne souhaite pas dépendre exclusivement du parapluie occidental.
L’analyste libanais inscrit cette dynamique dans ce qu’il nomme « l’axe sunnite émergent » — une configuration à géométrie variable associant l’Égypte, la Turquie et le Pakistan, à l’image de la coopération entre ces puissances et l’Arabie Saoudite. Netanyahou lui-même, dit-il, aurait évoqué cet axe. Dans un monde de plus en plus multipolaire, Le Caire diversifie ses alliances stratégiques et consolide ses liens avec des puissances disposant de capacités de dissuasion significatives — dans une région qui, selon Aloush, perçoit désormais Israël comme un facteur d’agression.
Ni belligérante, ni soumise
La conclusion d’Aloush est formulée avec soin. L’Égypte, dit-il, ne veut pas de guerre avec Israël. Elle n’a pas les moyens politiques, économiques ou sociaux d’en mener une dans les prochaines années, et elle le sait. Mais elle ne veut pas non plus apparaître comme un État faible, exposé, incapable de peser dans l’équation régionale face à ce qu’il décrit comme un « projet israélien qui s’élargit au détriment de la géographie et de la sécurité arabes ». Dans cette logique, chaque manœuvre militaire en Sinaï, chaque accord de coopération avec Islamabad, chaque déclaration de Sissi qualifiant Israël « d’ennemi » lors d’une conférence internationale, devient un signal adressé à Tel-Aviv autant qu’à ses propres opinions publiques.
Ce tableau, il faut le souligner, est celui d’un analyste libanais publiant dans un média libanais d’opposition, dans un registre clairement critique envers Israël. Il reflète une lecture arabe du rapport de forces régional, pas une évaluation de l’état-major israélien. Mais précisément pour cette raison, il mérite attention : comprendre comment les capitales arabes perçoivent et cadrent la puissance israélienne est une donnée stratégique à part entière — souvent plus révélatrice que les discours officiels.
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Rédaction francophone Infos Israel News pour l’actualité israélienne
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