« L’État est captif des ultra-orthodoxes » : le cri d’alarme de Dov Halbertal après Meron

L’État est captif des ultra-orthodoxes. Cette phrase, lapidaire, vient de Dov Halbertal — ancien chef de cabinet du Grand Rabbinat d’Israël, juriste, commentateur religieux connu pour ses prises de position fracassantes. Ce n’est pas un laïc qui grince des dents depuis les tribunes du Tel-Aviv libéral. C’est un homme du sérail, formé dans les yeshivot, qui maîtrise les codes de ce monde de l’intérieur. Et c’est précisément pour cela que ses mots, publiés ces derniers jours, ont résonné avec une force particulière.

L’occasion : la hillula de Rabbi Shimon Bar Yohaï à Meron. Des milliers d’ultra-orthodoxes ont, une nouvelle fois, envahi le site. La police a coopéré. L’État a regardé. Et Halbertal, lui, a choisi ce moment pour déballer ce qu’il présente comme une vérité que tout le monde voit mais que personne ne dit assez fort.

Meron, symptôme d’une capitulation plus profonde

Ce n’est pas le pèlerinage en lui-même qui scandalise Halbertal. C’est ce qu’il révèle d’une dynamique structurelle. L’État, écrit-il sans ménagement, fait tout ce que les haredim veulent. Et quand, par extraordinaire, il résiste, ils gagnent quand même. La police ne contraint pas. Le gouvernement recule. Les institutions plient.

Cette capitulation, il la juge permanente — indépendante de la couleur politique du gouvernement. Halbertal va plus loin que la critique habituelle de la droite religieuse. Il affirme que même sous un gouvernement de centre-gauche, la situation serait identique. Pas un seul haredi ne serait recruté. Pas une seule contrainte imposée. Parce que la question n’est pas de gauche ou de droite, de coalition ou d’opposition : elle est démographique, psychologique, et institutionnelle. Les partis haredim pèsent. Ils conditionnent les majorités. Ils tiennent le budget. Et personne, quel que soit le camp, n’a la volonté politique d’affronter cette réalité frontalement.

Il y a là une lucidité froide, presque désespérée. Halbertal ne parle pas d’un problème qui pourrait se résoudre par une réforme intelligente ou une loi de compromis. Il parle d’une prise de contrôle en cours, lente, démographiquement programmée.

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Le regard des familles endeuillées

Dans ce tableau, Halbertal glisse une image particulièrement saisissante. Celle des parents de soldats tombés au front — des pères et des mères en deuil — qui voient défiler à Meron des milliers de jeunes hommes haredim, en pleine santé, exemptés de service. Des garçons qui ne portent pas l’uniforme, qui ne connaissent pas les checkpoints, qui ne mourront pas à Gaza. Et qui, pourtant, revendiquent leur place centrale dans la définition de l’identité juive collective.

Cette image ne nécessite pas de commentaire. Elle est politique à elle seule. Halbertal la pose là, sans l’habiller. Et c’est peut-être la partie la plus efficace de sa déclaration : l’indignation n’est pas abstraite. Elle a un visage. Celui d’une mère qui comprend, en regardant Meron sur son écran, que son fils est mort dans une guerre que d’autres ont décidé de ne pas livrer.

Une solution radicale : deux États pour deux peuples

Là où Halbertal surprend — et choque — c’est dans la conclusion qu’il tire de ce diagnostic. Il ne réclame pas une meilleure loi de conscription. Il ne plaide pas pour davantage de budget à l’intégration. Il propose une rupture totale. Deux États pour deux peuples — un concept qu’il applique non pas au conflit israélo-palestinien, mais à la fracture interne entre laïcs et haredim.

Concrètement : retirer la citoyenneté aux ultra-orthodoxes qui refusent de s’intégrer à l’État, abolir les partis politiques haredim, mettre fin à la coercition religieuse, et séparer radicalement la religion de l’État. Une rupture nette, chirurgicale, qui traiterait la question haredi comme une sécession culturelle et institutionnelle qu’il conviendrait d’officialiser plutôt que de perpétuellement gérer.

Ces propositions, Halbertal les sait irréalisables à court terme. Il le dit lui-même, à sa façon : rien n’intéresse les haredim, l’État n’existe tout simplement pas pour eux. Ce constat — « l’État n’existe pas pour les haredim » — est répété, martelé. Ce n’est pas une figure de style. C’est ce qu’il présente comme la clé de compréhension d’une réalité que les laïcs israéliens, selon lui, refusent encore d’admettre. On peut voter, manifester, négocier, légiférer : si l’autre partie ne reconnaît pas l’autorité du cadre dans lequel on joue, les règles du jeu ne s’appliquent pas.

Ce que ce texte dit de la société israélienne

La déclaration de Halbertal ne fait pas que décrire un rapport de force. Elle révèle l’état d’un débat qui s’est durci depuis le 7 octobre 2023. La guerre a exacerbé le ressentiment. Les familles de soldats morts ou blessés, les réservistes épuisés par des mois de service prolongé, les femmes qui attendent le retour de leur mari — tous ont des visages concrets à mettre sur la question de l’exemption haredi. Ce qui était une querelle politique abstraite sur la charge civique est devenu, pour des centaines de milliers d’Israéliens, une plaie ouverte.

Halbertal n’est pas le premier à pointer ce malaise. Mais il parle depuis l’intérieur du camp religieux, ce qui lui confère une crédibilité particulière — ou du moins, une ironie certaine. Cet homme qui connaît les textes, qui a siégé au Grand Rabbinat, qui a fréquenté les coulisses de l’establishment religieux, dit aujourd’hui que cet establishment a capturé l’État. Et qu’il ne lâchera pas.


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