L’alya peut-elle mener au divorce ? Ce que vivent vraiment les familles françaises en Israël

L’alya est souvent racontée comme un acte de foi — un saut vers quelque chose de plus grand que soi. On quitte un appartement confortable à Lyon ou à Paris, on laisse derrière soi parents, amis, repères, pour poser ses valises dans un pays que l’on aime, que l’on a idéalisé, et dans lequel on espère construire quelque chose de nouveau. Ce que l’on raconte moins, c’est ce que cette rupture fait au couple.

Depuis le début des années 2000, les chiffres annuels d’immigrants juifs français tournaient en moyenne autour de 2 000. À partir de 2015-2016, ce nombre avait bondi entre 5 000 et 7 000 départs par an. Un phénomène de masse, qui a multiplié mécaniquement les situations de fragilité conjugale dans les communautés françaises installées en Israël.

Le choc de l’intégration

La confrontation avec une société idéalisée est parfois difficile. Plusieurs témoignages décrivent des difficultés d’intégration pour des raisons matérielles et culturelles. La paupérisation menace une partie des migrants, notamment ceux qui sont munis de diplômes non reconnus en Israël. Un architecte, une dentiste — des professionnels qualifiés qui se retrouvent à recommencer de zéro, à apprendre une langue, à renoncer à un statut social construit sur des décennies.

Cette pression économique atterrit directement dans le couple. Quand l’un des conjoints s’adapte plus vite que l’autre — trouve du travail, apprend l’hébreu, se fait des amis — et que l’autre reste suspendu dans un entre-deux douloureux, les équilibres internes basculent. L’inversion des rôles, le sentiment d’échec personnel, la culpabilité d’avoir entraîné sa famille dans une aventure qui tourne mal : tout cela ronge. Et ce qui rongeait déjà avant le départ devient, dans ce nouveau contexte de vulnérabilité, impossible à ignorer.

Deux motivations ne font pas toujours un projet commun

L’alya est rarement vécue avec la même intensité par les deux membres d’un couple. L’un est moteur, porté par une conviction idéologique ou religieuse forte ; l’autre suit, par amour ou par conviction plus tiède. Tant que tout va bien, cet écart de motivation reste gérable. Mais quand les difficultés s’accumulent — école des enfants, logement, solitude, coût de la vie — celui qui a « suivi » peut se retrouver à porter une frustration légitime : il a sacrifié sa vie professionnelle, ses amis, sa famille, pour un projet qui n’était pas vraiment le sien.

Les difficultés pour les adolescents français à réussir dans le système scolaire israélien, radicalement différent, constituent l’un des facteurs de retour ou de tension les plus souvent cités. Quand les enfants souffrent, les parents se divisent.

Le divorce en Israël : une complexité juridique supplémentaire

Si la rupture survient, les couples franco-israéliens entrent dans un labyrinthe juridique que peu anticipent. En Israël, le divorce est régi par le droit hébraïque, exclusivement concentré entre les mains des tribunaux rabbiniques. Il n’existe pas de jugement de divorce au sens où on l’entend dans les démocraties européennes. Le divorce est établi par un acte — le guet — par lequel le mari fait état de sa volonté de mettre fin au lien du mariage.

Cette procédure soulève de nombreux problèmes, surtout si l’époux refuse de donner le guet : son épouse se trouve alors « liée » et ne peut se remarier. Ce refus, reconnu comme une forme de violence conjugale, peut durer des années. Le nombre de cas d’enlèvements d’enfants impliquant des familles françaises a augmenté avec l’accélération des départs entre 2015 et 2016.

À cela s’ajoute la question de la garde des enfants en cas de retour en France — un sujet particulièrement délicat quand l’un des parents souhaite quitter Israël avec les enfants sans l’accord de l’autre.

L’alya comme révélateur

Ce que disent les professionnels du couple et de l’immigration est nuancé : l’alya ne crée pas le divorce. Elle le révèle, elle l’accélère, elle lui fournit le terrain et les conditions. Les fondations fragilisées avant le départ ne résistent pas toujours au séisme de l’intégration.

Ce n’est pas une raison de ne pas partir. C’est une raison de partir lucidement — en couple, avec les mêmes motivations, et les yeux ouverts sur ce que ce choix va exiger des deux.


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