Des systèmes d’intelligence artificielle gĂ©nĂ©rative utilisĂ©s par des centaines de millions de personnes Ă travers le monde pourraient perpĂ©tuer et diffuser des reprĂ©sentations stĂ©rĂ©otypĂ©es des Juifs — mĂŞme en l’absence de contenu antisĂ©mite explicite. Tel est le constat central d’une nouvelle recherche du professeur Michael Gil’ad de l’École de psychologie de l’UniversitĂ© de Tel Aviv et du Dr Gal Gutman de la FacultĂ© de management de l’UniversitĂ© Ben Gourion du NĂ©guev, publiĂ©e dans la revue American Psychologist.
L’Ă©tude avait pour objectif d’examiner la manière dont les Juifs sont reprĂ©sentĂ©s dans des modèles de langage avancĂ©s tels que ChatGPT, DeepSeek et Mistral. Les chercheurs ont rappelĂ© que ces modèles sont entraĂ®nĂ©s sur d’immenses corpus de textes rĂ©digĂ©s par des ĂŞtres humains — livres, sites internet, articles, rĂ©seaux sociaux — et qu’ils reflètent de ce fait les schĂ©mas de pensĂ©e et les biais prĂ©sents dans la culture humaine.
Une méthode pour révéler les biais cachés
Pour dĂ©tecter des biais implicites, les chercheurs ont dĂ©veloppĂ© une mĂ©thode originale. PlutĂ´t que d’interroger directement les modèles sur les Juifs, ils leur ont demandĂ© de crĂ©er des centaines de courtes biographies de personnages portant des prĂ©noms juifs et non-juifs. Tous les marqueurs identitaires ont ensuite Ă©tĂ© retirĂ©s, y compris les noms, et les mĂŞmes modèles ont Ă©tĂ© priĂ©s d’Ă©valuer la personnalitĂ©, le statut social et les traits psychologiques des personnages. Cette procĂ©dure a permis de mesurer quelles qualitĂ©s avaient Ă©tĂ© « implantĂ©es » dans les biographies uniquement en raison des prĂ©noms attribuĂ©s.
Les rĂ©sultats ont Ă©tĂ© constants : les personnages aux prĂ©noms juifs ont Ă©tĂ© dĂ©crits comme plus intelligents, plus efficaces, plus assertifs et dotĂ©s de capacitĂ©s de leadership plus Ă©levĂ©es. SimultanĂ©ment, ils ont Ă©tĂ© perçus comme moins sympathiques, moins chaleureux sur le plan social et plus privilĂ©giĂ©s et influents. Des traits tels que la tendance Ă l’obsession, l’ordre et la maĂ®trise de soi leur ont Ă©galement Ă©tĂ© davantage attribuĂ©s.
Pour illustrer concrètement ce faisceau de caractéristiques, les chercheurs ont demandé aux modèles de le traduire en personnages fictifs célèbres. Parmi les figures qui sont revenues de manière répétée : Sherlock Holmes, le Docteur House, Walter White de la série Breaking Bad, Tony Stark (Iron Man) et Michael Corleone du Parrain — des personnages caractérisés par une intelligence hors du commun, une indépendance extrême, une complexité morale et un certain isolement social.
Selon le professeur Gil’ad, aucune de ces qualitĂ©s n’est antisĂ©mite en soi. Mais lorsqu’elles s’agrègent en un mĂŞme vecteur — intelligence, capacitĂ©, assertivitĂ©, dominance, maĂ®trise de soi, obsession et distance sociale — elles produisent une reprĂ©sentation complexe, chargĂ©e de stĂ©rĂ©otypes historiques sur les Juifs. La combinaison de haute capacitĂ© et de faible accessibilitĂ© Ă©motionnelle, de pouvoir et d’influence sociale, reflète des structures profondes bien documentĂ©es dans l’histoire de l’antisĂ©mitisme.
Les rĂ©sultats ont Ă©tĂ© confirmĂ©s non seulement sur plusieurs modèles d’IA diffĂ©rents, mais aussi auprès de centaines de participants humains aux États-Unis, qui ont identifiĂ© les mĂŞmes schĂ©mas dans les biographies, sans savoir si elles provenaient de prĂ©noms juifs ou non. La Dr Gutman souligne que l’IA ne produit pas d’antisĂ©mitisme au sens intentionnel du terme, mais qu’elle est susceptible de reproduire des reprĂ©sentations et stĂ©rĂ©otypes culturels encodĂ©s dans ses donnĂ©es d’entraĂ®nement. Ces biais, selon les chercheurs, peuvent persister mĂŞme dans les modèles ayant subi des processus d’alignement censĂ©s rĂ©duire les contenus offensants.
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