Mille jours après le 7 octobre : IsraĂ«l s’est remise du choc — mais reste bloquĂ©e sans stratĂ©gie de sortie

Mille jours après le massacre du 7 octobre, IsraĂ«l dresse un bilan Ă  double tranchant. Sur le plan militaire, les succès s’accumulent face au Hamas, au Hezbollah et Ă  l’Iran. Mais aucune de ces campagnes n’a dĂ©bouchĂ© sur un règlement politique stable. Ă€ Gaza, le Hamas a Ă©tĂ© durement frappĂ©, mais la question de savoir qui gouvernera la bande reste entière. Au Liban, le Hezbollah a perdu sa direction, ses capacitĂ©s et une grande partie de sa confiance, mais conserve son emprise sur l’État et ses armes.

Face Ă  l’Iran, la barrière de la peur qui empĂŞchait une action israĂ©lienne directe est tombĂ©e, mais le rĂ©gime n’a pas vacillĂ©, l’uranium enrichi reste entre les mains des ayatollahs, et les arrangements qui se dessinent autour du dossier ne servent pas nĂ©cessairement les intĂ©rĂŞts d’IsraĂ«l. Les accords d’Abraham ne se sont pas Ă©largis. Dans le mĂŞme temps, la lĂ©gitimitĂ© internationale dont bĂ©nĂ©ficiait IsraĂ«l au dĂ©but de la guerre s’est Ă©rodĂ©e. MĂŞme quand l’intensitĂ© des combats baisse, la guerre elle-mĂŞme ne s’achève pas — elle change simplement de forme.

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L’absence d’objectif final

L’Ă©chec politique se mesure particulièrement Ă  l’absence d’un objectif de sortie convaincant. Pendant des mois, la direction du pays, portĂ©e par le Premier ministre Benyamin NĂ©tanyahou, a parlĂ© de « victoire totale » sans jamais poser derrière ce slogan un plan clair. Qui dirigera Gaza ? Comment dĂ©sarmer le Hezbollah sans plonger le Liban dans une guerre civile ? Que fera IsraĂ«l si les États-Unis choisissent un accord avec l’Iran qui ne rĂ©pond pas Ă  toutes ses exigences ? Comment reconstruire la lĂ©gitimitĂ© internationale ? Comment ramener les habitants du nord chez eux sans transformer le sud du Liban en nouvelle zone tampon sanglante ? Ces questions ne trouvent pas de rĂ©ponse dans une frappe rĂ©ussie de Tsahal. Elles exigent une politique.

Le doute qui accompagnait les premiers mois après le massacre — l’idĂ©e que NĂ©tanyahou Ă©vite de fixer un objectif de sortie non parce qu’il serait lointain, mais parce que la guerre prolongĂ©e le sert politiquement — n’est plus cantonnĂ© aux conversations privĂ©es. Cette semaine, cette crainte a pris une forme presque officielle. Dans un entretien Ă  la ChaĂ®ne 14, interrogĂ© sur la poursuite de la « victoire totale », le Premier ministre a rĂ©pondu qu’elle ne se terminerait « jamais ». « Vous voulez vivre au Moyen-Orient et dans le monde ? Il faut ĂŞtre très fort », a-t-il dĂ©clarĂ©. Il a ajoutĂ© : « Nous avons Ă©loignĂ© les menaces, nous les avons beaucoup affaiblies, mais il nous reste du travail. » InterrogĂ© sur ce qui avait changĂ© depuis le 7 octobre, il a rĂ©pondu par une plaisanterie sur le fait d’avoir « un peu maigri ». Selon l’analyse, ce n’Ă©tait pas un simple mot d’esprit tĂ©lĂ©visĂ©, mais un aperçu d’une vision : pour lui, il n’existe pas de point final, pas d’objectif politique dĂ©fini — seulement un round de plus, un front de plus, une justification de plus pour continuer.

Ă€ Gaza, IsraĂ«l contrĂ´le aujourd’hui de vastes portions de la bande et dĂ©mantèle les infrastructures souterraines, mais les limites de la force militaire s’y rĂ©vèlent aussi, faute de plan de gouvernance. En l’absence d’une adresse civile alternative, d’un mĂ©canisme international consensuel et d’un cadre arabe prĂŞt Ă  entrer dans la bande aux conditions posĂ©es par IsraĂ«l, le Hamas continue de profiter de l’avantage de celui qui n’a pas besoin de gagner pour rester un acteur. MĂŞme affaibli militairement, le vide politique pourrait jouer en sa faveur.

Au Liban, l’Ă©cart entre l’accomplissement militaire et le rĂ©sultat politique est encore plus marquĂ©. Par rapport au 7 octobre, la situation d’IsraĂ«l s’est nettement amĂ©liorĂ©e : la menace de l’unitĂ© Radwan a Ă©tĂ© repoussĂ©e, le Hezbollah affaibli, une grande partie de ses capacitĂ©s dĂ©truites. Mais IsraĂ«l conserve une prĂ©sence en profondeur au Liban tandis que sa marge de manĹ“uvre se rĂ©duit, que la pression amĂ©ricaine augmente, et que l’accord conclu avec Beyrouth repose sur une hypothèse pour le moins fragile : que le gouvernement et l’armĂ©e libanais rĂ©ussissent lĂ  oĂą ils ont Ă©chouĂ© depuis les accords de TaĂ«f, la rĂ©solution 1701 et les prĂ©cĂ©dents cessez-le-feu — dĂ©sarmer le Hezbollah.

Face Ă  l’Iran, la question politique est plus difficile encore. IsraĂ«l et les États-Unis ont dĂ©ployĂ© une force considĂ©rable, endommagĂ© des capacitĂ©s, brisĂ© des barrières psychologiques et dĂ©montrĂ© la vulnĂ©rabilitĂ© de TĂ©hĂ©ran. Mais le rĂ©gime iranien a survĂ©cu — et au Moyen-Orient, une telle survie se transforme vite en rĂ©cit de victoire. L’Iran n’a pas besoin de paraĂ®tre fort pour rester dangereux : il lui suffit de ne pas avoir Ă©tĂ© vaincu. Un rĂ©gime affaibli militairement mais toujours en lice en ressort souvent plus dĂ©terminĂ©, plus mĂ©fiant et plus dĂ©pendant de son assurance-vie nuclĂ©aire.

Cette situation rĂ©vèle une fragilitĂ© politique profonde : IsraĂ«l dĂ©pend davantage des États-Unis, mais pèse moins sur leur agenda. Washington veut la stabilitĂ© rĂ©gionale, des prix de l’Ă©nergie apaisĂ©s, des arrangements prĂ©sentables comme des succès — et moins de guerres ouvertes. JĂ©rusalem veut la libertĂ© d’action, empĂŞcher le rĂ©armement adverse et prĂ©server sa profondeur sĂ©curitaire. Ces intĂ©rĂŞts se rejoignent parfois, mais divergent souvent.

Face Ă  ce tableau, le public israĂ©lien n’achète pas facilement le rĂ©cit de la victoire. Les sondages menĂ©s Ă  l’approche des mille jours montrent Ă  quel point la blessure reste ouverte : l’opinion est divisĂ©e sur l’amĂ©lioration ou la dĂ©gradation de la situation sĂ©curitaire, et une Ă©crasante majoritĂ© continue de redouter une nouvelle dĂ©faillance comparable Ă  celle du 7 octobre. Le soutien massif Ă  une commission d’enquĂŞte Ă©tatique, que confirment tous les sondages, traduit une profonde dĂ©fiance quant Ă  la capacitĂ© du système Ă  s’ĂŞtre rĂ©ellement corrigĂ©.

L’Ă©cart entre le peuple et l’État est particulièrement frappant. La sociĂ©tĂ© civile, les rĂ©servistes, les familles, les localitĂ©s frontalières et les rĂ©seaux de bĂ©nĂ©voles ont portĂ© une part immense du poids de la guerre. La politique israĂ©lienne, elle, a souvent continuĂ© Ă  fonctionner comme si la leçon centrale du 7 octobre Ă©tait de survivre un jour de plus, et non de reconstruire la confiance publique et la responsabilitĂ© de l’État.

Mille jours après le massacre, IsraĂ«l est plus fort qu’il ne l’Ă©tait le 8 octobre, mais le sentiment de sĂ©curitĂ© profond n’est pas revenu. Ses ennemis ont Ă©tĂ© frappĂ©s, non vaincus. Tsahal s’est reconstituĂ©, mais s’est aussi usĂ©. L’alliĂ© amĂ©ricain reste Ă  ses cĂ´tĂ©s, mais pas totalement dans son camp. Le public fait preuve d’une rĂ©silience remarquable, mais sa confiance envers ses dirigeants reste entamĂ©e.

Cette analyse reprend le point de vue dĂ©veloppĂ© par la journaliste Anna Barsky dans son commentaire d’opinion.

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