Le piège du cessez-le-feu avec l’Iran – opinion

Dans une tribune publiĂ©e par le Jerusalem Post, l’analyste amĂ©ricain Eric R. Mandel, directeur du Middle East Political Information Network (MEPIN) et rĂ©dacteur en chef sĂ©curitĂ© du Jerusalem Report, dĂ©nonce ce qu’il appelle « le piège du cessez-le-feu iranien ». Son constat est sans appel : plus les nĂ©gociations se prolongent sans concessions iraniennes substantielles, plus le risque grandit que la diplomatie devienne une fin en soi plutĂ´t qu’un moyen.

L’auteur s’en prend d’abord aux explications avancĂ©es par la presse amĂ©ricaine pour justifier la reprise des tensions. Selon Axios, l’une des raisons de cette reprise rĂ©siderait dans des interprĂ©tations divergentes du protocole d’accord (MoU) signĂ© avec l’Iran. La correspondante du New York Times Ă  TĂ©hĂ©ran, Yeganeh Torbati, Ă©voquait de son cĂ´tĂ© des ambiguĂŻtĂ©s de langage qui reviendraient hanter les nĂ©gociateurs amĂ©ricains. Pour Mandel, ces explications relèvent de la naĂŻvetĂ© : elles prĂ©supposent que la RĂ©publique islamique nĂ©gocierait comme le ferait un gouvernement occidental, alors que quarante-sept annĂ©es de dissimulation religieusement sanctionnĂ©e prouvent le contraire.

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L’exemple le plus frappant concerne le dĂ©troit d’Ormuz. Le texte de l’accord se contente de demander Ă  l’Iran de « faire de son mieux » pour garantir le passage sĂ©curisĂ© des navires commerciaux, sans jamais dĂ©finir ce que recouvrent les termes « arrangements » ou « meilleurs efforts ». Pour l’auteur, la responsabilitĂ© de cette faiblesse rĂ©dactionnelle incombe directement aux nĂ©gociateurs amĂ©ricains : si TĂ©hĂ©ran refusait un langage clair et contraignant, Washington aurait dĂ» quitter la table. Au lieu de cela, l’Iran a rĂ©ussi Ă  imposer une formulation vague dans l’ensemble du texte, presque toujours Ă  son avantage, repoussant plutĂ´t que rĂ©solvant les diffĂ©rends sur le nuclĂ©aire, les missiles balistiques, les forces supplĂ©tives, les mĂ©canismes de contrĂ´le et les droits humains. TĂ©hĂ©ran s’engage ainsi Ă  maintenir le « statu quo » sur le dossier nuclĂ©aire sans que ce statu quo soit dĂ©fini, tandis que les obligations amĂ©ricaines, elles, sont d’une prĂ©cision chirurgicale : le TrĂ©sor doit lever immĂ©diatement les sanctions sur le pĂ©trole, la banque, l’assurance, le transport maritime et rendre pleinement utilisables les avoirs iraniens gelĂ©s. En retour, l’Iran n’est tenu de dĂ©manteler aucune centrifugeuse, d’en limiter la production, ni de suspendre ses recherches Ă  vocation militaire.

Mandel pointe Ă©galement une incohĂ©rence troublante entre les diffĂ©rents volets de la nĂ©gociation amĂ©ricaine. Le protocole nĂ©gociĂ© par le vice-prĂ©sident JD Vance, l’Ă©missaire spĂ©cial Steve Witkoff et Jared Kushner aurait omis les programmes iraniens de missiles balistiques et de drones, le soutien aux forces supplĂ©tives et le dĂ©sarmement du Hezbollah. Ă€ l’inverse, la dĂ©claration parallèle obtenue par le secrĂ©taire d’État Marco Rubio auprès des pays du Conseil de coopĂ©ration du Golfe, Ă  Manama, incluait tous ces Ă©lĂ©ments et rĂ©clamait explicitement une navigation « libre, inconditionnelle et sans restriction » dans le dĂ©troit d’Ormuz — une formule absente du protocole d’accord.

Sous le titre « un Ă©chec stratĂ©gique de la dissuasion », l’auteur estime que Rubio, fort de son expĂ©rience rĂ©gionale, devrait jouer un rĂ´le prĂ©pondĂ©rant dans la dĂ©finition de la stratĂ©gie iranienne des États-Unis. Il s’interroge aussi sur la fiabilitĂ© des intermĂ©diaires choisis par l’administration : le Qatar, la Turquie et le Pakistan, selon lui, ne peuvent raisonnablement ĂŞtre considĂ©rĂ©s comme des mĂ©diateurs impartiaux, entretenant des relations Ă©troites avec TĂ©hĂ©ran tout en Ă©tant proches de l’idĂ©ologie des Frères musulmans.

Pour Mandel, si l’Iran menace la navigation commerciale dans le dĂ©troit, la rĂ©ponse appropriĂ©e n’est pas une nĂ©gociation prolongĂ©e sur le maintien ouvert d’une voie maritime internationale, mais le rĂ©tablissement de la libertĂ© de navigation, par la force si nĂ©cessaire. CĂ©der sur ce point crĂ©erait selon lui un prĂ©cĂ©dent dangereux bien au-delĂ  du Moyen-Orient : la Chine pourrait en conclure qu’une pression coercitive autour de TaĂŻwan finirait, elle aussi, par dĂ©boucher sur des nĂ©gociations aux conditions de PĂ©kin. D’autres États hostiles ou acteurs islamistes non Ă©tatiques pourraient ĂŞtre tentĂ©s de fermer des voies stratĂ©giques, du dĂ©troit de Bab al-Mandab Ă  celui de Malacca, en pariant que l’Occident privilĂ©giera toujours la diplomatie Ă  l’action dĂ©cisive.

L’auteur cite les propos du chef du Corps des gardiens de la rĂ©volution islamique (IRGC), qui a averti qu’une riposte amĂ©ricaine Ă  une provocation iranienne entraĂ®nerait « l’arrĂŞt complet de tout processus diplomatique » — signe, selon Mandel, que TĂ©hĂ©ran mise justement sur des rĂ©ponses amĂ©ricaines « calibrĂ©es et proportionnĂ©es » destinĂ©es avant tout Ă  prĂ©server le processus diplomatique. Il rappelle Ă©galement la formule du ministre bahreĂŻni des Affaires Ă©trangères, qui a qualifiĂ© les frappes contre les États du Golfe de « schĂ©ma systĂ©mique d’agression rĂ©pĂ©tĂ©e ».

Selon l’auteur, une dissuasion efficace exige des consĂ©quences Ă©crasantes pour toute attaque contre le transport maritime commercial. Un cessez-le-feu maintenu uniquement par la rĂ©ticence de Washington Ă  faire respecter ses lignes rouges finit, Ă  terme, par servir la stratĂ©gie de TĂ©hĂ©ran. Certains dĂ©fenseurs de l’administration avancent que Washington durcira le ton une fois les pressions politiques internes retombĂ©es, notamment après les Ă©lections de mi-mandat. Mandel juge plus probable une prolongation rĂ©pĂ©tĂ©e du cessez-le-feu malgrĂ© les provocations iraniennes persistantes, normalisant progressivement des comportements qui auraient autrefois Ă©tĂ© jugĂ©s inacceptables.

Il conclut que les nĂ©gociateurs iraniens, hĂ©ritiers de l’une des plus anciennes traditions diplomatiques du monde, ont toujours fait preuve de patience et de sophistication tactique. Les nĂ©gociateurs amĂ©ricains, estime-t-il, devraient aborder ces discussions avec humilitĂ© et une comprĂ©hension claire du fait que prĂ©server les nĂ©gociations ne peut devenir une fin en soi — l’attitude de Washington Ă©tant scrutĂ©e de près Ă  PĂ©kin comme Ă  Moscou. Il conclut nĂ©anmoins sur une rĂ©serve : avec un prĂ©sident amĂ©ricain peu conventionnel, celui-ci pourrait, Ă  tout moment, dĂ©cider que la coupe est pleine.

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