Tribune d’Emanuel Ben-Sabo (Arutz 7) : Il existe aussi des antisĂ©mites juifs

Sur la place centrale de Madrid, la Plaza Mayor, tout près de la statue du roi Philippe III chevauchant sa monture, se tenait un groupe de personnes âgĂ©es, hommes et femmes, agitĂ©es et sans repos. Certains avec ce qu’il restait de leurs cheveux grisonnants, d’autres avec un ventre qui avait connu des jours meilleurs, les yeux de certains trahissant une nervositĂ© affichĂ©e, une Ă©cume de tremblement incontrĂ´lable s’accumulant au coin de leur bouche.

Les mains de quelques-uns tenaient un dĂ©ambulateur, d’autres une canne, les derniers portaient, au prix d’un effort considĂ©rable, des pancartes de protestation oĂą figuraient des silhouettes de Juifs : nez long, yeux avides, chapeau, barbe, kippa, visage assoiffĂ© d’argent. Le Juif.

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Sur ces pancartes représentant la figure du Juif, on pouvait lire : « Ils dominent le monde », « race inférieure », « parasites », « extorqueurs », « voleurs des caisses publiques », « source du mal dans le monde ».

Après une demi-heure, et avant mĂŞme que les flashs des appareils photo ne s’Ă©teignent, ces personnes âgĂ©es Ă©clairĂ©es, libĂ©rales, ont dispersĂ© des billets de pesetas et d’euros sur la chaussĂ©e, près de la statue de Philippe III. La maison de retraite ambulante s’est ensuite dispersĂ©e lentement, certains soutenus par des aides-soignants, d’autres traĂ®nant paresseusement sur leurs dĂ©ambulateurs, jusqu’Ă  la prochaine manifestation.

L’État d’IsraĂ«l, patrie du peuple juif, s’est enflammĂ©. L’ambassadeur d’Espagne a Ă©tĂ© convoquĂ© pour une rĂ©primande au ministère des Affaires Ă©trangères, l’ambassadeur d’IsraĂ«l en Espagne a Ă©tĂ© rappelĂ© en urgence pour consultations, l’État d’IsraĂ«l a accusĂ© le gouvernement espagnol d’antisĂ©mitisme et d’incitation Ă  la haine, des organisations juives de dĂ©fense des droits de l’homme, la Ligue anti-diffamation, sont montĂ©es au crĂ©neau contre le retour de l’antisĂ©mitisme, des articles contre la haine des Juifs ont Ă©tĂ© publiĂ©s dans des pages sponsorisĂ©es de la presse mondiale, l’ambassadeur d’IsraĂ«l Ă  l’ONU a exigĂ© du secrĂ©taire gĂ©nĂ©ral de l’organisation la convocation d’un dĂ©bat d’urgence — et puis je me suis rĂ©veillĂ©.

Le vrai visage de la haine

Je me suis rĂ©veillĂ©. Le choc, loin de moi. Aucune sueur froide n’a couvert ma nuque, aucun battement de cĹ“ur ne s’est accĂ©lĂ©rĂ©, aucun frisson n’a dansĂ© sur mon dos. Je me suis rĂ©veillĂ©, en pensant Ă  ces jours-lĂ . Les jours sombres, les jours de tempĂŞte et d’orage, les jours de quelque part dans les annĂ©es trente du siècle dernier.

Face Ă  la manifestation de cette maison de retraite ambulante, sur la Plaza Philippe III de Madrid, j’ai entendu des Juifs, dans l’État des Juifs, parler un antisĂ©mitisme fluide. J’ai vu des antisĂ©mites juifs, dans l’État des Juifs, mener une campagne de haine antisĂ©mite, une campagne de persĂ©cution, une campagne d’incitation Ă  l’antisĂ©mitisme classique, une campagne d’abomination contre le public haredi.

Les frères haredim, gardiens du sceau juif, sont mes frères. Ce sont eux qui puisent et boivent aux sources Ă©ternelles, eux qui sirotent le vin ancien conservĂ©, eux qui se consument dans la tente de la Torah, eux qui marchent lentement vers l’israĂ©litĂ© renaissante dans la terre chĂ©rie des pères, eux les HasmonĂ©ens, eux qui cherchent, qui supplient de faire partie de l’histoire judĂ©o-israĂ©lienne.

L’intĂ©gration des frères haredim Ă  l’israĂ©litĂ©, sans bouleverser leur foi ni leurs valeurs — leur insertion dans le monde universitaire, dans l’armĂ©e, dans les mĂ©dias, dans la sociĂ©tĂ© — est un fait accompli, plus fort que toute sanction, coercition, menace, division ou incitation. Mes frères haredim se trouvent en première ligne, la ligne de front de ceux qui s’opposent Ă  leur intĂ©gration dans la sociĂ©tĂ© israĂ©lienne.

La haine des haredim, comme l’antisĂ©mitisme, est toujours prĂ©sente, elle n’a jamais disparu, seule son intensitĂ© a changĂ©, selon les besoins de ceux qui incitent contre elle. Ils sont qualifiĂ©s, sans honte, sans trembler, de parasites, de sangsues, de voleurs des caisses publiques, d’extorqueurs, de tire-au-flanc.

Ils sont envoyĂ©s, encore et encore, Ă  la dĂ©charge, sur des brouettes poussĂ©es par des politiciens en quĂŞte de voix, pour qui l’incitation et l’humiliation sont un art. Le sommet, Ă  l’heure oĂą j’Ă©cris ces lignes, est la fabrication et l’intĂ©riorisation d’une terrible accusation de sang, les rendant responsables de la chute des lions de la nation, des hĂ©ros d’IsraĂ«l, des soldats tombĂ©s dans les campagnes d’IsraĂ«l.

Une accusation de sang moderne

Cette terrible et effroyable « gloire de l’antisĂ©mitisme juif » n’est pas menĂ©e par des personnes âgĂ©es agitĂ©es, dĂ©pourvues de raison, livrĂ©es Ă  elles-mĂŞmes, mais par des instigateurs, des fondateurs et des opĂ©rateurs de machines Ă  poison raffinĂ©, qui rĂ©pandent la haine envers les Juifs haredim de diverses manières, dont le point culminant est cette terrible accusation de sang.

Ă€ l’approche des Ă©lections, les nouveaux antisĂ©mites — chefs de partis, politiciens irresponsables et sans scrupules — accĂ©lèrent cette souillure morale qu’est l’accusation de sang : « Les politiciens haredim nous disent que ça ne les intĂ©resse pas que nos enfants meurent, ça ne les touche pas » — [autorisĂ© Ă  la publication] — « tout ce qui compte pour eux, c’est qu’on leur transfère beaucoup d’argent ». Ce pamphlet antisĂ©mite a Ă©tĂ© Ă©crit par celui qui fut, ici, premier ministre pour un bref instant, et qui aujourd’hui s’efforce, par tous les moyens, de se sauver de sa chute politique et de son envoi au dĂ©potoir de l’histoire. Il a rĂ©pandu une accusation de sang contre les haredim, peut-ĂŞtre dans l’espoir de ne pas sombrer dans les abĂ®mes de l’oubli.

Ce sont d’anciens premiers ministres, d’anciens ministres, des politiciens en exercice, et surtout des âmes misĂ©rables qui n’ont ni honte, ni peur, ni effroi. L’incitation est leur art. Ni le bien de l’État d’IsraĂ«l, ni celui de l’armĂ©e de dĂ©fense d’IsraĂ«l, ni celui de la sociĂ©tĂ© israĂ©lienne ne sont devant leurs yeux, mais plutĂ´t l’Ă©largissement de la fracture, l’approfondissement de l’abĂ®me, la propagation du chaos, l’atteinte au dĂ©nominateur commun judĂ©o-israĂ©lien, la guerre entre frères.

Ce nouvel antisĂ©mitisme n’est pas de l’auto-antisĂ©mitisme, mais de l’antisĂ©mitisme vĂ©ritable, un antisĂ©mitisme juif qui doit disparaĂ®tre du monde. Les accusations de sang contre les frères haredim, cette terrible campagne de haine, doivent disparaĂ®tre du monde, et vite. Nous sommes frères, malgrĂ© tous les dĂ©fis, les complexitĂ©s, les diffĂ©rences. Nous sommes frères.

Pour prolonger la lecture sur les tensions internes au peuple juif israĂ©lien, notre rĂ©daction avait dĂ©jĂ  consacrĂ© un article Ă  la campagne Ă©lectorale israĂ©lienne, qualifiĂ©e de guerre de religion axĂ©e sur la haine des religieux, ainsi qu’Ă  la question du silence des haredim sur la rĂ©forme judiciaire.