La cour d’appel de Paris doit statuer après-demain (mardi) dans l’affaire de dĂ©tournement de fonds pour laquelle la dirigeante de l’extrĂŞme droite Marine Le Pen a Ă©tĂ© condamnĂ©e — un jugement qui dĂ©terminera si l’une des candidates les mieux placĂ©es dans la course Ă la prĂ©sidence de la France pourra mĂŞme se prĂ©senter Ă l’Ă©lection prĂ©vue en avril et mai de l’annĂ©e prochaine, un scrutin oĂą les sondages lui accordent une chance sĂ©rieuse d’y remporter une victoire historique.
Le Pen, âgĂ©e de 57 ans, qui a rĂ©ussi Ă faire du parti « Rassemblement National » (anciennement « Front national ») la plus grande force politique de France — tout en restant frappĂ©e d’ostracisme par la droite modĂ©rĂ©e, le centre et la gauche — est considĂ©rĂ©e comme la candidate ayant les meilleures chances d’atteindre le palais de l’ÉlysĂ©e que l’extrĂŞme droite ait rĂ©ussi Ă produire depuis la Seconde Guerre mondiale. Mais ces chances ont subi un coup dur en mars 2025, lorsque Le Pen et d’autres membres de son parti ont Ă©tĂ© condamnĂ©s dans une affaire de corruption.
Une fraude qui remonte Ă plus de dix ans
Dans le cadre de cette affaire, il est reprochĂ© aux dirigeants du Rassemblement National d’avoir, entre 2004 et 2016, fait passer des employĂ©s parisiens du parti pour des assistants parlementaires au sein des institutions de l’Union europĂ©enne Ă Bruxelles et Ă Strasbourg, obtenant ainsi de l’Union des fonds qui ne leur Ă©taient pas destinĂ©s, Ă une Ă©poque oĂą le parti traversait des difficultĂ©s financières. Le Pen elle-mĂŞme a Ă©tĂ© reconnue coupable d’avoir dirigĂ© ce système sciemment : le tribunal lui a infligĂ© une peine de deux ans de prison Ă purger sous forme de dĂ©tention Ă domicile avec bracelet Ă©lectronique, mais l’exĂ©cution de cette peine a Ă©tĂ© suspendue dans l’attente du jugement en appel qu’elle a introduit. Elle a en outre Ă©tĂ© frappĂ©e d’une interdiction de cinq ans d’exercer une fonction Ă©lective — une peine, elle, dĂ©jĂ entrĂ©e en vigueur.
Le Pen, qui rejette catĂ©goriquement les accusations portĂ©es contre elle et affirme qu’il s’agit d’un procès politique destinĂ© Ă l’empĂŞcher de devenir prĂ©sidente, espère toujours se prĂ©senter Ă la prĂ©sidentielle l’an prochain — ce qui serait sa quatrième candidature. Si son inĂ©ligibilitĂ© est maintenue, son jeune protĂ©gĂ© Jordan Bardella, seulement âgĂ© de 30 ans, pourrait devenir le candidat du parti Ă sa place lors de la course Ă la prĂ©sidence, redessinant ainsi la bataille pour le fauteuil que quittera Emmanuel Macron. Selon les sondages, Bardella dispose lui aussi, comme Le Pen, d’une chance sĂ©rieuse de l’emporter Ă la prĂ©sidentielle s’il se prĂ©sente, mais son jeune âge pourrait, au moment dĂ©cisif, se retourner contre lui et ĂŞtre utilisĂ© comme une arme fragilisant ses chances.
Le scĂ©nario le plus favorable pour Le Pen — et aussi celui dont les chances de se rĂ©aliser sont les plus faibles — est celui oĂą la cour d’appel l’acquitterait entièrement de toutes les charges. Au cours des dĂ©bats de son appel, Le Pen a reconnu avoir commis une « erreur », selon ses propres mots, et a confirmĂ© au tribunal qu’une partie des employĂ©s rĂ©munĂ©rĂ©s comme assistants parlementaires au Parlement europĂ©en avaient effectivement travaillĂ© pour son parti, tout en soulignant pour sa dĂ©fense qu’elle pensait qu’un tel travail Ă©tait autorisĂ© et qu’elle n’avait jamais cherchĂ© Ă le dissimuler. Le Pen a Ă©galement accusĂ© les fonctionnaires du Parlement europĂ©en de ne pas avoir averti Ă temps son parti que sa manière d’employer ces personnes pouvait ĂŞtre contraire Ă certaines règles.
Trois issues possibles, un compte à rebours électoral
L’avocat de Le Pen, Rodolphe Bosselut, a dĂ©clarĂ© aux trois juges de la formation que sa cliente « remet entre vos mains l’Ĺ“uvre de sa vie, et la question est de savoir si elle s’arrĂŞtera ici ou si elle pourra ĂŞtre reconstruite ». Si Le Pen est effectivement acquittĂ©e des charges, les procureurs pourront tout de mĂŞme saisir la plus haute cour d’appel de France pour contester la dĂ©cision d’acquittement.
Une autre possibilitĂ© est que la cour d’appel reconnaisse Le Pen coupable, mais rĂ©duise l’interdiction qui lui a Ă©tĂ© imposĂ©e d’exercer une fonction Ă©lective Ă seulement deux ans ou moins — voire annule complètement cette interdiction. Comme la juridiction de première instance qui a condamnĂ© Le Pen avait dĂ©cidĂ© que l’interdiction d’exercer entrerait en vigueur immĂ©diatement, Le Pen purge cette partie de sa peine depuis le 31 mars 2025. Une interdiction de deux ans ou moins prendrait fin avant le premier tour de l’Ă©lection prĂ©sidentielle française, prĂ©vu pour avril 2027, et lui permettrait en principe de s’y prĂ©senter.
Pour autant, mĂŞme la levĂ©e de l’interdiction ne signifie pas nĂ©cessairement que Le Pen se prĂ©sentera Ă la prĂ©sidentielle : toute peine de prison qui lui serait infligĂ©e, ou Ă dĂ©faut une surveillance Ă©lectronique et une restriction judiciaire, pourrait nuire gravement Ă sa campagne, et Le Pen elle-mĂŞme a laissĂ© entendre qu’elle ne se lancerait pas dans la course Ă la prĂ©sidence dans un tel cas. « Si je suis autorisĂ©e Ă ĂŞtre candidate mais qu’on m’empĂŞche en pratique de mener librement ma campagne, alors vous comprenez que ce ne serait pas possible », a-t-elle dĂ©clarĂ© mercredi dans un entretien Ă la chaĂ®ne LCI. « Je ne peux pas ĂŞtre dĂ©pendante d’un juge qui m’autoriserait Ă aller tenir un meeting Ă©lectoral ou Ă me rendre au marchĂ©. »
Une troisième possibilitĂ© est que le tribunal alourdisse au contraire la peine de Le Pen. Les procureurs ont demandĂ© Ă la cour d’appel de la condamner Ă quatre ans de prison — dont trois avec sursis — et de lui interdire en plus, pendant cinq ans, d’exercer une fonction Ă©lective. Bien que les procureurs ne l’aient pas demandĂ©, la cour d’appel peut Ă©galement ordonner l’entrĂ©e en vigueur immĂ©diate de l’interdiction d’exercer une fonction Ă©lective, comme l’avait fait la juridiction de première instance. Dans ce cas Ă©galement, Le Pen pourrait faire appel devant la plus haute cour d’appel de France, mais on ignore si cela suspendrait l’exĂ©cution immĂ©diate de la peine jusqu’Ă la dĂ©cision finale. Cette juridiction a indiquĂ© par le passĂ© que, si elle Ă©tait amenĂ©e Ă examiner l’affaire, elle s’efforcerait de rendre sa dĂ©cision avant l’Ă©lection prĂ©sidentielle de 2027.
Le Pen a quant Ă elle affirmĂ© qu’elle n’accepterait pas de repousser jusqu’au dernier moment sa dĂ©cision de se prĂ©senter ou non Ă la prĂ©sidentielle. « On ne peut pas lancer une campagne prĂ©sidentielle Ă la dernière minute », a-t-elle dĂ©clarĂ© en marge du procès. Elle a fait valoir qu’une incertitude prolongĂ©e — incluant un Ă©ventuel appel devant la plus haute juridiction — l’empĂŞcherait en pratique de se prĂ©senter, car elle ne voudrait pas mettre en danger les chances de son parti.
La course Ă la prĂ©sidentielle française devrait commencer Ă prendre forme dès septembre, avant de s’accĂ©lĂ©rer au dĂ©but de l’annĂ©e prochaine. Pour pouvoir se prĂ©senter, chaque candidat doit obtenir le soutien de 500 Ă©lus, ce qui rend difficile un changement de candidat Ă un stade avancĂ© de la campagne.
Sur ce sujet, on peut Ă©galement lire notre article sur Marion MarĂ©chal et la dynastie politique de l’extrĂŞme droite française, qui revient sur la succession de Marine Le Pen Ă la tĂŞte de son parti.






