Un message Instagram reçu en octobre 2023 par la journaliste néerlandaise Judith Zilversmit l’a entraînée dans un voyage vers son propre passé familial, rouvrant une blessure vieille de huit décennies et l’entraînant dans un conflit qu’elle n’avait pas anticipé. « Il y a deux ans, j’ai découvert que ma grand-mère chérie avait un passé sombre », lui a écrit une femme belge du nom d’Ingeborg Bollen. « Elle a dénoncé, entre autres, ton père et le reste de ta famille. »
Mais la tentative de Zilversmit de comprendre précisément ce qui était arrivé à sa famille pendant la Shoah a fait naître une lutte acharnée autour du contrôle des documents, de la propriété de l’histoire familiale et de la frontière entre recherche historique et mémoire personnelle, comme l’a rapporté le New York Times.
Une dénonciation qui a scellé le destin d’une famille
À découvrir aussi :
Zilversmit, 49 ans, aujourd’hui rédactrice en chef de la chaîne de télévision locale amstellodamoise AT5, connaissait déjà les grandes lignes de l’histoire. La famille de son père avait d’abord fui l’Allemagne pour Maastricht, puis, après l’invasion nazie des Pays-Bas, s’était réfugiée clandestinement à Liège, en Belgique. En novembre 1943, leur cachette fut découverte à la suite d’une dénonciation. Les membres de la famille tentèrent de fuir par le toit et de sauter dans la cour. Hans, 14 ans, et ses parents réussirent à s’échapper, mais sa sœur Helga, âgée de 18 ans, tomba, se blessa et fut capturée. Elle fut ensuite envoyée à Auschwitz, où elle parvint à survivre.
Bollen a raconté avoir obtenu, auprès d’un fonds d’archives judiciaires en Belgique, le dossier pénal de sa grand-mère, Maria-Elisabeth Straetermans-Konsbrück, surnommée Betsy. La grand-mère et son mari tenaient un café-bar du côté belge de la frontière, mais elle servait parallèlement d’informatrice clandestine pour Richard Nitsch, un agent de la Gestapo opérant dans la région. Elle s’était infiltrée dans des réseaux clandestins, avait dénoncé leurs membres et avait notamment mené à la capture de la famille Zilversmit. En 1946, elle fut condamnée à la prison à perpétuité, mais fut libérée dès 1951.
Au début, Bollen avait invité Zilversmit à la contacter et lui avait promis de lui montrer les témoignages contenus dans le dossier, dont ceux de membres de sa propre famille. Quelques mois plus tard, Zilversmit décida de transformer cette découverte en podcast en six épisodes, intitulé « La trahison de la famille Zilversmit », produit pour le journal néerlandais Het Parool.
Une bataille sur la propriété du souvenir
Elle fouilla la cave de sa mère à la recherche de documents conservés par son père et son grand-père, interrogea des proches et des experts, et ouvrit les archives familiales à l’historienne Marie-Cécile van Hintum. Mais celle-ci travaillait elle aussi sur un livre consacré à cette affaire. Lorsque l’historienne demanda à consulter des boîtes contenant lettres, coupures de presse, étoile jaune, documents frappés de croix gammées et listes de biens spoliés, Zilversmit lui demanda d’être tenue informée si elle découvrait un élément significatif. L’historienne refusa de s’y engager et précisa que ses conclusions seraient publiées dans son livre. « C’est le matériel de ma famille, et tu veux le garder pour que ton livre réussisse », lui reprocha Zilversmit. Van Hintum finit par laisser les boîtes chez elle et partit.
La rencontre avec Bollen en Belgique se solda également par une déception. Malgré l’invitation initiale, celle-ci refusa d’ouvrir le dossier judiciaire à Zilversmit, expliquant avoir promis à l’historienne d’attendre la publication du livre.
Dans le grenier, Zilversmit découvrit des dizaines de peintures réalisées par Bollen, inspirées du livre de mémoires de Helga, représentant notamment les landaus des enfants assassinés à Auschwitz, le portail du camp et le jeune Hans s’échappant vers un train en marche. Helga survécut également à l’évacuation d’Auschwitz et aux marches de la mort. De retour à Maastricht, malade de la tuberculose, elle rédigea depuis son lit un témoignage de onze pages, qui devint, six décennies plus tard, la base de son livre de mémoires. « C’était totalement surréaliste de trouver des photos de ma famille dans un grenier belge », a raconté Zilversmit.
Le podcast de Zilversmit, mis en ligne en novembre 2025, a attiré plus d’un demi-million d’auditeurs. Van Hintum a de son côté affirmé y avoir été présentée de façon déformée, et que Zilversmit ne pouvait revendiquer la propriété des heures de recherche qu’elle avait elle-même effectuées. Elle a également affirmé qu’une partie des conversations avait été enregistrée sans son consentement — ce que Zilversmit et sa coproductrice contestent, affirmant que le matériel d’enregistrement était visible et que l’historienne savait qu’elle était enregistrée. Bollen s’est elle aussi confrontée à Zilversmit lors d’un débat public à Amsterdam, affirmant que certains passages du podcast ne correspondaient pas à la réalité.
Cette affaire reflète un problème plus large qui se pose avec l’ouverture d’archives européennes restées confidentielles pendant des décennies. En Belgique, quiconque souhaite consulter ces dossiers doit généralement prouver un lien de parenté direct avec le collaborateur, ou obtenir l’accord d’un membre de sa famille. Ainsi, ce sont précisément les descendants des victimes qui peuvent se retrouver dépendants du consentement de la famille de celui qui a dénoncé leurs proches. Zilversmit a conclu que la génération actuelle n’était peut-être pas encore prête pour cette conversation : « Le moment n’est peut-être pas encore venu. Peut-être que cela arrivera à la génération suivante. »
Cette affaire fait écho à d’autres controverses similaires ayant agité les Pays-Bas ces dernières années autour de la mémoire de la Shoah, comme celle entourant les soupçons pesant sur une éventuelle collaboratrice juive dans la dénonciation de la famille d’Anne Frank, qui avait elle aussi ravivé un débat douloureux sur la vérité historique et la mémoire familiale.






