Pour une grande partie du public, le mikvé demeure un lieu de pureté rituelle et de préparation spirituelle à la prière. Mais pour de nombreux garçons et adolescents issus des communautés hassidiques, il devient, selon les témoignages recueillis, un espace de peur, de traumatisme et de cicatrices qui les accompagnent toute leur vie.
Dans les communautés hassidiques, les garçons commencent à fréquenter régulièrement le mikvé dès l’âge de la bar-mitsva, parfois même avant, sans disposer de connaissances, de préparation ni d’accompagnement en matière de protection personnelle. La rencontre quotidienne d’enfants et d’adolescents, entièrement dévêtus dans un espace commun et confiné, aux côtés d’hommes adultes, crée selon l’enquête un terrain propice au harcèlement, à l’exploitation et à des atteintes graves.
Plusieurs jeunes hommes, aujourd’hui âgés de 18 à 25 ans, décrivent des années durant lesquelles ils ont fréquenté le mikvé en tant qu’adolescents, confrontés à des comportements d’adultes qui les mettaient mal à l’aise, sans jamais disposer des repères nécessaires pour identifier ce qu’ils vivaient comme un abus, ni pour s’en protéger. Plusieurs évoquent un sentiment de sidération face à la situation, l’absence d’assurance nécessaire à cet âge pour s’opposer, et le silence qui a longtemps entouré ces épisodes, y compris au sein de leur propre famille.
L’un des témoins raconte avoir cessé de fréquenter les mikvaot dès son plus jeune âge, tout en dissimulant la raison réelle de cet arrêt à ses proches, qui y voyaient un manquement religieux. Un autre décrit une gêne diffuse et persistante face à des adultes cherchant le contact physique, une réalité qu’il n’a pleinement comprise que des années plus tard, en dehors de ce cadre. Un troisième, aujourd’hui suivi sur le plan thérapeutique après avoir quitté le monde hassidique, affirme avoir subi des atteintes répétées jusqu’à cesser totalement de s’y rendre.
L’analyse d’un travailleur social spécialisé
Pinhas Weiss, travailleur social et directeur du centre thérapeutique « Mivtah » à Jérusalem, spécialisé dans le traitement du traumatisme et la prévention des violences au sein du secteur ultra-orthodoxe, situe l’origine du problème dans la combinaison d’une pratique religieuse profondément enracinée — la fréquentation quotidienne du mikvé remonte selon lui à l’époque du Baal Shem Tov — et d’un manque criant de sensibilisation et de supervision. Selon lui, un adolescent qui se rend au mikvé sans aucune préparation ni surveillance effective se trouve exposé à un risque extrêmement élevé.
Weiss souligne que les jeunes victimes ne reconnaissent pas toujours, sur le moment, la nature de ce qu’ils vivent, et restent souvent habités par un sentiment de confusion, voire de culpabilité, le lien entre le traumatisme subi et l’expérience religieuse de pureté n’apparaissant clairement à certains d’entre eux qu’à l’âge adulte.
Pour amorcer un changement, il préconise deux axes principaux : renforcer la responsabilité des exploitants de mikvaot privés, en particulier via l’installation de caméras de sécurité aux entrées, sorties et vestiaires, la majorité de ces établissements échappant à la supervision directe des conseils religieux ; et développer le dialogue parental et l’éducation à la protection personnelle, en donnant aux enfants, dès le plus jeune âge, les repères nécessaires pour reconnaître une situation problématique, poser des limites et se tourner vers leurs parents en cas de besoin.
Liens internes
Sur les précédentes révélations concernant des abus au sein d’organisations du monde ultra-orthodoxe, retrouvez notre article sur l’arrestation du dirigeant d’une organisation haredi soupçonné d’atteintes sexuelles sur mineurs.
Si toi ou quelqu’un que tu connais a besoin d’aide ou d’un espace d’écoute concernant des violences sexuelles subies dans l’enfance, des lignes d’écoute existent en Israël (ERAN au *1201, ou l’association Lo Tishtok pour les survivants du monde religieux) .






