De-américanisation en gestation : pour l’Europe, c’est difficile sans Trump — et plus difficile encore avec lui

Sur fond de sommet de l’OTAN qui doit se tenir cette semaine à Ankara, en Turquie, une question obsède les capitales européennes depuis le début du second mandat du président Donald Trump : l’alliance transatlantique repose-t-elle encore sur la même base de confiance qui la soutient depuis la Seconde Guerre mondiale, ou l’Europe est-elle déjà entrée dans une nouvelle ère, celle de la préparation au « jour d’après l’Amérique » ?

Selon une enquête approfondie du Wall Street Journal, le point de rupture s’est situé au début de l’année 2026, un an après le retour de Trump à la Maison-Blanche. La menace américaine sur le Groenland, ce territoire danois d’une importance stratégique considérable dans l’Atlantique Nord, a ébranlé les dirigeants européens.

Israel Hai - Toute l actualite israelienne en une seule application gratuite

Une « nuit de thérapie » à Bruxelles

Lors d’une réunion à huis clos à Bruxelles, décrite par les participants comme une véritable « nuit de thérapie », les dirigeants du continent ont discuté d’une possibilité qui n’est déjà plus théorique : les États-Unis, protecteurs de l’Europe depuis huit décennies, pourraient eux-mêmes devenir une source de menace, ou au moins un partenaire imprévisible.

« Nous traçons une ligne ici », aurait déclaré à cette occasion le président français Emmanuel Macron, selon le rapport, ajoutant qu’« il n’y a pas de retour en arrière possible ». Le Premier ministre belge a averti que l’Europe pourrait devenir « l’esclave malheureux » des États-Unis, tandis que la Première ministre italienne Giorgia Meloni a d’abord tenté de calmer le jeu, affirmant que Trump restait persuadable. Mais elle aussi, toujours selon ce rapport, aurait par la suite changé de position, estimant que Trump « n’est pas rationnel ». À ses côtés siégeait la Première ministre danoise Mette Frederiksen, décrite comme ayant eu du mal à garder son sang-froid ; le chancelier allemand Friedrich Merz se serait même tourné vers elle pour lui demander : « Est-ce que ça va ? »

Le Groenland est progressivement devenu le symbole de l’anxiété européenne. La visite privée du fils du président, Donald Trump Jr., à Nuuk en janvier 2025 — avant même l’investiture de Trump — avait d’abord été perçue comme un signal préoccupant. Un an plus tard, les déclarations en provenance de Washington sur un possible contrôle américain de l’île n’étaient plus perçues à Copenhague, Paris ou Bruxelles comme une simple lubie médiatique, mais comme le signe que même les alliés les plus proches des États-Unis pourraient devenir, aux yeux de l’administration, un terrain de pression, de marchandage et de compétition pour des actifs stratégiques.

Au plus fort de la crise, des soldats français ont même été déployés au Groenland aux côtés de forces spéciales danoises, dans le cadre d’un dispositif destiné à démontrer que l’Europe n’avait pas l’intention d’abandonner la souveraineté du Danemark.

La tension autour du Groenland s’inscrit dans une série de différends plus larges : les droits de douane américains sur l’Europe, l’exigence de Trump d’augmenter drastiquement les budgets de défense des membres de l’OTAN, les désaccords autour de l’Ukraine, et la crainte d’accords américano-russes dans la région arctique.

La diplomatie de la flatterie a-t-elle atteint ses limites ?

Le secrétaire général de l’OTAN, Mark Rutte, a tenté de préserver l’alliance à travers une stratégie de conciliation, offrant des « victoires » à Trump. Dès février 2025, face à des dirigeants européens inquiets, il avait formulé la ligne de conduite en des termes simples : « Il faut donner une victoire à Trump. » Rutte a par la suite poussé pour un nouvel objectif de dépenses de défense fixé à 5 % du PIB d’ici 2035, un objectif destiné à satisfaire le président américain, même si beaucoup en Europe doutent de la capacité à l’atteindre.

Mais en Europe, certains estiment que cette politique de flatterie a atteint ses limites. Rutte lui-même avait pourtant l’habitude de balayer les idées d’un nouvel Occident sans l’Amérique par la formule « continuez à rêver », allant jusqu’à dire que « les gens qui ont des visions devraient consulter un médecin ». Mais à mesure que Trump durcissait ses messages, même les partisans de l’approche conciliante ont eu de plus en plus de mal à la présenter comme un succès.

Au début du mois, Trump a de nouveau envoyé un message ferme, écrivant que les États-Unis dépensent pour l’OTAN plus que n’importe quel autre pays, « et de loin », et affirmant qu’ils défendent leurs alliés « sans en tirer le moindre bénéfice ». Il a résumé les écarts de budgets de défense en un seul mot : « ridicule ».

Les contacts directs avec Trump ont eux aussi montré aux Européens les limites de leur influence. Lors de sa visite à la Maison-Blanche, le chancelier Merz a trouvé Trump « normal », attentif et intéressé, mais pas toujours au fait des détails, y compris sur la situation militaire en Ukraine. À un moment donné, Trump a emmené Merz dans une petite pièce près du Bureau ovale, qu’il a surnommée la « salle Lewinsky », et lui a montré des souvenirs MAGA, des casquettes rouges et des chaussures. « Prenez ce que vous voulez », aurait-il dit aux Allemands, ajoutant même que leurs épouses pourraient revendre ces objets « pour des milliers de dollars ». Pour les Européens, cet épisode a constitué une nouvelle illustration du caractère inhabituel et personnel de la diplomatie avec la nouvelle administration de Washington.

Parallèlement, plusieurs gouvernements européens ont commencé à accélérer un mouvement surnommé la « de-américanisation » : réduction de la dépendance à la technologie américaine, renforcement des industries de défense locales, examen d’alternatives aux logiciels et services cloud américains, et préparation à l’éventualité que les systèmes d’armement américains ne soient plus toujours disponibles sans l’aval politique de Washington. Selon une évaluation attribuée au service de renseignement britannique MI6, la diplomatie de la flatterie serait déjà soumise à une « loi des rendements décroissants ».

Et pourtant, même les critiques de Trump reconnaissent qu’une véritable séparation est presque impossible. L’Europe dépend du parapluie nucléaire américain, du renseignement et de la puissance militaire des États-Unis, tandis que ces derniers, de leur côté, ont toujours besoin de l’OTAN comme multiplicateur de force à l’échelle mondiale. C’est pourquoi le sommet en Turquie n’est pas seulement un énième rassemblement militaro-politique : il constitue un test pour savoir si l’alliance occidentale peut continuer à fonctionner alors même que la confiance politique entre les deux rives de l’Atlantique s’érode.

Sur les exigences territoriales inhabituelles de Trump envers ses alliés, notre article sur le jeu dangereux de Trump face à l’Iran, qui évoque également ses revendications sur le Groenland, permet de mieux cerner le style diplomatique du président américain. Sur les tensions entre l’OTAN et certains de ses membres européens, voir aussi l’accusation iranienne visant l’implication de l’OTAN et de plusieurs pays européens.