Depuis plusieurs jours, Tirana n’est plus tout à fait calme. Des milliers de personnes ont investi les rues de la capitale albanaise pour protester contre un projet immobilier porté par la société d’investissement de Jared Kushner, gendre du président américain Donald Trump. La mobilisation, qui s’est prolongée plusieurs jours d’affilée, constitue l’un des mouvements de protestation civile les plus importants que l’Albanie ait connus ces dernières années. Et elle a pris un tournant particulier : en marge de la contestation légitime, des rumeurs antisémites ont commencé à circuler sur les réseaux sociaux albanais.
Au cœur des tensions : un projet de développement touristique de luxe sur l’île de Sazani et dans la zone côtière de Zvernec, près de la ville de Vlora. Selon les plans présentés, le complexe pourrait accueillir jusqu’à 10 000 unités de villégiature et s’étendre sur des zones considérées comme écologiquement sensibles. Le symbole choisi par les manifestants pour incarner leur résistance est le flamant rose — des gonflables, des découpages en carton, des bannières — en référence à l’écosystème de la région, qui abrite plus de 200 espèces d’oiseaux migrateurs, des phoques moines de Méditerranée et des tortues marines. Les slogans qui reviennent le plus souvent : « L’Albanie n’est pas à vendre » et « Où vont-ils vivre maintenant ? »
La mèche allumée par une clôture
La tension a franchi un cap en mai, quand des grillages barbelés ont été installés autour d’une partie du terrain prévu pour le développement. Des témoins ont également signalé des travaux de terrassement, d’abattage de forêts de pins et de tracé de nouvelles voies d’accès. Des échauffourées ont eu lieu entre manifestants et agents de sécurité privés, suivies d’arrestations et d’enquêtes pénales.
Au-delà des questions environnementales, le mouvement exprime un sentiment de dépossession. « Nous sommes en danger de voir notre terre remise à des gens qui n’ont aucun intérêt à aider les Albanais, mais seulement à s’enrichir », a déclaré une manifestante travaillant dans le secteur du tourisme. Les protestataires reprochent également à l’exécutif d’avoir procédé à des modifications législatives en 2024 concernant les zones protégées, qui auraient, selon eux, préparé le terrain pour de tels projets en levant certaines protections environnementales.
Le Premier ministre défend l’investissement
Le chef du gouvernement albanais Edi Rama a pris la défense du projet avec fermeté, affirmant qu’une évaluation environnementale est en cours et que le défi est précisément de montrer que développement économique et préservation de la nature peuvent coexister. Il a toutefois coupé court à plusieurs reprises à l’idée d’interrompre l’investissement.
En parallèle, le parquet spécialisé anti-corruption a ouvert une enquête sur la propriété foncière et le statut légal des terrains concernés, et a procédé à des saisies de biens liés au projet. Des questions sont également posées sur les modifications législatives de 2024, accusées d’avoir servi à débloquer des chantiers sur des terres qui bénéficiaient auparavant de protections.
Les rumeurs qui débordent
C’est dans ce contexte agité que des théories du complot ont commencé à se répandre sur les réseaux albanais. Certains posts ont affirmé que les terrains ont été « vendus à Israël » et que derrière le projet se cacherait un agenda politique non déclaré, alimenté en partie par des publications récentes sur d’hypothétiques relocalisations de Palestiniens de Gaza vers l’Albanie — un rapport qu’Edi Rama a formellement démenti. Certains contenus ont explicitement lié ces théories aux origines juives de Jared Kushner.
Pourtant, les observateurs qui suivent la mobilisation de près sont formels : l’antisémitisme ne constitue pas un trait dominant de la contestation. Des experts cités par Politico indiquent que la grande majorité des manifestants concentrent leurs griefs sur le projet lui-même, sur le manque de transparence du processus décisionnel et sur le sentiment d’exclusion des populations locales. Les manifestants ont eux-mêmes insisté sur la nature environnementale et démocratique de leur combat — pas identitaire. Les protestations devraient se poursuivre dans les jours à venir, avec des rassemblements prévus dans le sud du pays et des appels à des événements de solidarité parmi les communautés albanaises de la diaspora européenne et nord-américaine.
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