Il y a des déclarations qui franchissent une ligne. Pas une ligne politique, pas une ligne idéologique — une ligne morale, mémorielle, identitaire. Tamir Pardo, ancien directeur du Mossad, vient de la franchir devant les caméras de la chaîne 13, lors d’une visite organisée en Judée-Samarie par des organisations d’extrême gauche israéliennes.
Pardo, qui a dirigé le service de renseignement extérieur israélien de 2011 à 2016 — l’institution chargée de protéger les Juifs du monde entier — a participé à une tournée au cours de laquelle il a, selon le compte rendu publié, recueilli et apparemment cautionné des accusations palestiniennes d’actes de violence, de pillage et même de « violence sexuelle » commis par des colons juifs. Des accusations que les auteurs du reportage reconnaissent n’avoir pas été prouvées.
La phrase qui a embrasé les réseaux
Mais ce n’est pas la visite elle-même qui a provoqué la tempête. C’est ce que Pardo a dit face caméra. Fils d’une survivante de la Shoah, il a choisi de recourir à une comparaison que beaucoup qualifient d’inadmissible : « Ma mère est une survivante de la Shoah. Ce que j’ai vu ici aujourd’hui m’a rappelé les événements qui se sont produits au siècle dernier contre les Juifs. » Puis, la phrase qui a coupé le souffle : « Je ressens de la honte d’être juif ici aujourd’hui. »
En quelques heures, ces mots ont fracturé les réseaux sociaux israéliens. Pas seulement à droite. Des voix du centre et même de la gauche modérée ont exprimé leur malaise face à une comparaison entre des colons juifs en Cisjordanie et les persécuteurs nazis des Juifs d’Europe — une comparaison que certains n’hésitent pas à qualifier de relativisation de la Shoah, voire de renversement de sa signification historique.
La réplique de Ynon Magal
Le journaliste Ynon Magal, connu pour ses positions nationalistes, n’a pas tardé à répondre avec une formule symétrique et cinglante : « Et moi, j’ai honte que tu aies été chef du Mossad. »
La phrase a circulé autant que celle de Pardo, dans l’autre sens. Elle résume la fracture béante qui s’est ouverte autour de cette affaire : d’un côté, ceux qui voient en Pardo un homme de conscience qui dit tout haut ce que beaucoup pensent tout bas sur la violence des colons ; de l’autre, ceux qui estiment qu’un ancien patron des services secrets israéliens, fils d’une survivante de la Shoah, vient de commettre une faute morale et symbolique impardonnable en retournant contre des Juifs la terminologie de l’extermination nazie.
Un ancien directeur du Mossad de plus en plus engagé à gauche
Ce n’est pas la première fois que Tamir Pardo crée la polémique depuis la fin de ses fonctions. Ces dernières années, il s’est progressivement mué en critique acéré du gouvernement Netanyahou et de la politique menée en Cisjordanie, multipliant les prises de position qui tranchent radicalement avec la discrétion habituelle des anciens directeurs de services secrets. Certains observateurs y voient l’expression d’une conscience civique assumée ; d’autres, une instrumentalisation de son autorité passée au service d’un agenda politique partisan.
Ce qui est certain, c’est que la comparaison nazie — même voilée, même présentée comme une réaction émotionnelle personnelle — est d’une gravité particulière dans la bouche d’un homme dont la mère a survécu à la machine d’extermination hitlérienne. Non pas parce qu’un fils de survivant serait interdit de parole critique, mais parce que l’équivalence implicite entre des colons israéliens violents et les bourreaux de la Shoah produit un renversement moral que même ses partisans politiques peinent à défendre sans malaise.
Israël est un pays où la mémoire de la Shoah structure les identités, les récits et les sensibilités avec une intensité que les sociétés n’ayant pas vécu ce traumatisme de l’intérieur ne peuvent pas pleinement saisir. Y puiser pour frapper des Juifs — fussent-ils des colons dont on réprouve les actes — c’est toucher à quelque chose de fondamental dans le pacte mémoriel sur lequel s’est construite l’identité collective israélienne.
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