Il a survĂ©cu Ă  un attentat dans l’enfance — et a bâti un empire du secours qui sauve des vies dans le monde entier

Il y a des destins qui s’Ă©crivent dans la violence et s’accomplissent dans le don. Celui d’Eli Beer, prĂ©sident fondateur d’Ichoud Hatzala — « Union du Sauvetage » —, appartient Ă  cette catĂ©gorie rare. Quelques mois après l’attentat terroriste qui a ensanglantĂ© la plage de Bondi Beach en Australie, tuant 15 personnes et blessant de nombreuses autres, Beer s’est rendu Ă  Sydney puis Melbourne pour une rencontre avec les communautĂ©s juives locales. C’est lĂ , devant un public encore sous le choc du drame, qu’il a pour la première fois racontĂ© publiquement l’histoire de l’homme qu’il est devenu — et l’enfance qui l’a fabriquĂ©.

Un gamin de JĂ©rusalem face Ă  l’horreur

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L’histoire commence dans le quartier de Beit Vagan, Ă  JĂ©rusalem, Ă  la fin des annĂ©es 1980. Eli Beer naĂ®t dans une famille olim amĂ©ricains et se dĂ©crit lui-mĂŞme comme un mauvais Ă©lève, renvoyĂ© de classe presque chaque jour. Mais c’est dans la rue, et non Ă  l’Ă©cole, que sa formation commence vraiment.

Il a 6 ans quand il rentre chez lui et tombe au milieu d’un attentat. « Des gens allongĂ©s partout dans la rue, des cris, l’autobus rempli de fumĂ©e, le chaos total. Je suis restĂ© lĂ  avec des dizaines d’autres enfants qui revenaient de l’Ă©cole, et j’ai juste regardĂ©. Ce qui m’a le plus marquĂ©, c’est que les gens Ă©taient lĂ  par terre depuis longtemps, Ă  attendre les secours. » Cette image ne le quittera plus.

La deuxième blessure fondatrice arrive dix ans plus tard. Ă€ 16 ans, bĂ©nĂ©vole au Magen David Adom après une formation en premiers secours qui est, dit-il, « la première chose dans laquelle j’ai jamais rĂ©ussi », Beer reçoit un appel pour un enfant de 7 ans en train de s’Ă©touffer. L’ambulance met 21 minutes Ă  arriver. L’enfant, blond, de petite taille, est allongĂ© sur le sol, bleu. Quarante-cinq minutes de rĂ©animation ne suffiront pas Ă  le sauver. « Ce sont ses yeux qui m’ont hantĂ©. Ils Ă©taient complètement Ă©teints. J’ai compris ce jour-lĂ  que ce n’est pas l’ambulance qui sauve les vies — ce sont les gens Ă  l’intĂ©rieur. Et que ces gens devaient arriver bien plus vite. »

De la cave au continent

La première base opĂ©rationnelle d’Ichoud Hatzala fut un entrepĂ´t sous la librairie de son père. Beer avait rapportĂ© des talkies-walkies depuis New York, les avait dĂ©montĂ©s, rĂ©assemblĂ©s, et s’Ă©tait mis Ă  Ă©couter les appels du Magen David Adom, des pompiers et de la police. Le premier cas : un homme de 70 ans renversĂ© par une voiture, juste devant la librairie. Beer arrive en 45 secondes. Sans mĂŞme une compresse, il plie sa kipa et appuie sur la plaie. Deux jours plus tard, le fils appelle : « Tu as sauvĂ© la vie de mon père. » Quand Beer rend visite au vieil homme Ă  l’hĂ´pital, il aperçoit sur son bras un numĂ©ro tatouĂ©. « Ce jour-lĂ , tout a changĂ© pour moi. »

Les premières annĂ©es furent difficiles. Les rabbins du milieu ultra-orthodoxe peinent Ă  accepter que des hommes roulent le Chabbat pour des interventions d’urgence. Beer casse les rĂ©sistances une Ă  une, avec l’appui progressif de rabbins influents. En 2006, Ă  la veille de la deuxième guerre du Liban, vingt-cinq organisations locales de secours bĂ©nĂ©voles existaient dans tout le pays. La guerre rĂ©vèle une faille bĂ©ante : les urgences du quotidien sont nĂ©gligĂ©es parce que toutes les forces sont mobilisĂ©es pour les blessĂ©s des tirs de roquettes. Beer dĂ©cide alors de fĂ©dĂ©rer toutes ces structures en un seul corps — Ichoud Hatzala, indĂ©pendant du Magen David Adom.

Aujourd’hui, l’organisation compte près de 10 000 volontaires. Elle intervient en moyenne en trois minutes, bien avant la première ambulance. Elle inclut des Juifs, des Arabes, des Druzes, des chrĂ©tiens — quiconque veut sauver des vies sans demander d’abord qui est en face.

Le 7 octobre et Bondi Beach

Le 7 octobre 2023, Beer saute du lit au son de son tĂ©lĂ©phone. Plus de 500 appels d’urgence auxquels l’organisation ne peut pas rĂ©pondre. Dès 9h du matin, le bilan dĂ©passe cent morts. Son Ă©pouse Giti, qui venait de terminer sa formation de paramĂ©dicale, prend la route vers le sud sans attendre. « Ma mère est la seule survivante de toute sa famille, rescapĂ©e de la Shoah Ă  3 ans. Tout le monde est mort parce que personne n’est venu les aider. Je n’ai pas Ă©tudiĂ© quatre ans pour rester dehors Ă  attendre. » Les volontaires d’Ichoud Hatzala entrent ce jour-lĂ  dans les zones de combat. Selon les estimations de l’organisation, des centaines de personnes qui auraient pu s’ajouter Ă  la liste des victimes ont survĂ©cu grâce Ă  leur intervention.

Quelques mois après Bondi Beach, les volontaires australiens d’Ichoud ont eux aussi rĂ©pondu Ă  l’appel. L’un d’eux, Yanki Sofer, Ă©tait parmi les premiers Ă  courir vers l’attentat — il a Ă©tĂ© touchĂ© par balle, et n’a survĂ©cu que parce qu’il portait un gilet de protection. Beer et ses Ă©quipes ont traversĂ© le monde pour soutenir la communautĂ© juive de Sydney, quittant familles et fĂŞtes de Hanoucca pour ĂŞtre prĂ©sents auprès des rescapĂ©s.

Quant Ă  Beer lui-mĂŞme — en 2020, atteint du Covid-19, les mĂ©decins lui donnaient 5% de chances de survie. Il a dit au revoir Ă  ses enfants par tĂ©lĂ©phone. C’est un mĂ©dicament n’ayant pas encore reçu l’approbation officielle des autoritĂ©s sanitaires amĂ©ricaines qui lui a sauvĂ© la vie, autorisĂ© en urgence grâce Ă  l’intervention de hauts cercles proches du pouvoir amĂ©ricain. « Quand j’ai guĂ©ri, on m’a ramenĂ© en avion privĂ©. Il y avait tout le monde pour m’accueillir. » Depuis, il n’a pas ralenti d’une heure.

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