Le principe du libre arbitre est l’une des institutions essentielles du JudaĂŻsme, mais beaucoup l’entendent de manière erronĂ©e. Certains supposent, Ă tort, qu’il permettrait de choisir entre le respect ou le non-respect des lois et des commandements d’IsraĂ«l. En vĂ©ritĂ© ce serait une ineptie que de concevoir les versions du mal comme lĂ©gitimes, oserions-nous justifier nos fautes en nous cachant derrière une notion aussi fondamentale que celle du libre arbitre?Â
Cette liberté n’autorise pas la perversion de l’homme, elle lui permet de reconnaître l’existence d’une autre réalité équivoque, car il est différent, par essence, de toutes les autres créatures qui n’ont guère le choix de leur devenir, toutes furent conçues et programmées lors de la création.
En concevant une crĂ©ature libre de ses arbitrages, non seulement D.ieu dĂ©cide de se restreindre mais qui plus est, il permet Ă l’Histoire de se dĂ©buter au sein d’un prisme d’incertitude et d’équivoque.
AndrĂ© Neher renoue avec cette idĂ©e lorsqu’il Ă©crit : «En crĂ©ant l’homme libre, en confĂ©rant le libre arbitre Ă l’une de ses crĂ©atures,- Ă l’homme – D.ieu a introduit dans l’univers un facteur radical d’incertitude, qu’aucune sagesse divine ou divinatoire, qu’aucune mathĂ©matique, qu’aucune programmation, qu’aucune prière non plus ne peuvent ni prĂ©voir, ni prĂ©venir, ni intĂ©grer dans une perspective préétablie. L’Homme libre, associĂ© Ă D.ieu, c’est l’improvisation faite Histoire.»
L’homme est dorĂ©navant compromis dans ce projet divin, c’est bien ce que cette exĂ©gèse biblique veut nous faire entendre: Rabbi Akiva est interrogĂ© par l’empereur romain qui lui demande pourquoi, si le D.ieu des Juifs est un D.ieu de justice qui soutient les pauvres, n’aide-t-il pas lui-mĂŞme les pauvres. Ce Ă quoi Rabbi Akiva rĂ©pond en affirmant que «D.ieu ne le fait pas lui-mĂŞme afin que nous, les hommes, puissions Ă©chapper Ă la damnation en le faisant nous-mĂŞmes». Le concept de «responsabilité» implique l’homme libre vers les besoins de son prochain auxquels il se doit de subvenir, nul ne peut le remplacer car ainsi l’a voulu la Divine Providence.
Cette notion est dĂ©crite dans le chapitre quatre de la Genèse, dans l’Ă©pisode du meurtre, oĂą CaĂŻn tue son frère Abel. Après que CaĂŻn ait portĂ© la main sur son frère et rĂ©pandu son sang sur la terre, D.ieu s’adresse Ă lui et lui dit, «La voix des sangs de ton frère crie vers moi, qu’as-tu fait ?» Et CaĂŻn de rĂ©pondre, en cherchant Ă se dĂ©gager de sa responsabilitĂ©, «Suis-je le gardien de mon frère ?».
Voudrait-il nous faire comprendre que seul D.ieu serait le garant de Ses créatures, ce serait Lui le gardien de l’autre, du frère ? Pourquoi devrions-nous rendre compte de nos actes ?
Les sages d’Israël expliquent ce drame et affirment que Caïn est bel et bien coupable, fautif de ne pas avoir joué sa carte maitresse, celle qui lui donnait le droit de faire le bon choix.
Le regard divin fut forcé de visionner, avec effroi et certainement déception, la première séquence d’une histoire humaine décevante.
Condamnés à agir dans l’Histoire sans pouvoir nous reposer sur la connaissance ou l’anticipation d’un futur qui, de fait, n’existe pas et reste donc indéterminé. La compréhension de l’Histoire, aussi estimable soit-elle, ne nous décharge nullement des choix, et ceux-ci seront toujours au conditionnel, même s’ils sont instruits par le jugement des meilleurs historiens.
La connaissance scientifique autorise la prévision de certains faits, de temps à autre elle prédit, elle prévient parfois les pires drames, mais jamais elle ne peut présumer des lendemains dans leur ensemble. Nous n’avons d’autre choix que d’accepter une existence incertaine et irrésolue pour ceux qui, parmi nous, décideraient de quitter le navire.
C’est la bonne et mauvaise nouvelle à la fois: bonne nouvelle, car notre libre-arbitre a malgré tout sa place dans un monde que l’on a cru un moment fatalement déterminé, mauvaise nouvelle, car du coup, les appuis nous manquent et nous devons avant tout prendre confiance en nous-mêmes.
Nous ne pouvons pas nous libérer de notre responsabilité sur un D.ieu paternaliste et providentiel, ni compter sur les voies toutes tracées du destin.
Il n’y a pas non plus de fatalité qui tienne dans un univers en perpétuelle auto-transformation, qui ne se contente pas de perpétuer de l’ancien, mais qui aussi à chaque instant engendre le nouveau.
Ce qui est réel, c’est le lien qui nous unit à toutes choses. Ce qui est fictif, c’est la croyance que nous pouvons mener notre propre liberté de notre côté, sans avoir de compte à rendre à personne.
L’homme libre, l’homme qui a reconnu en toute conscience l’envergure de sa liberté reconnaît immédiatement la voix de sa nécessité intérieure et, simultanément, il perçoit le lien intime qui l’unit avec tout ce qui vit et avec Celui qui créa le tout.
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