Elle est l’une des plus grandes Ă©crivaines allemandes contemporaines. Aujourd’hui, la laurĂ©ate du prix Nobel Herta MĂĽller Ă©crit un cri d’alarme choquant pour l’Occident : la folie qui s’est emparĂ©e d’une partie de la sociĂ©tĂ© occidentale depuis que le Hamas a attaquĂ© IsraĂ«l.
Ils se sont transformés en monstres
Dans la plupart des rĂ©cits sur la guerre Ă Gaza, la guerre ne commence pas lĂ oĂą elle a commencĂ©. La guerre n’a pas commencĂ© Ă Gaza. La guerre a commencĂ© le 7 octobre, exactement 50 ans après l’invasion d’IsraĂ«l par l’Égypte et la Syrie. Les terroristes palestiniens du Hamas ont commis un massacre inimaginable en IsraĂ«l. Ils se sont filmĂ©s en hĂ©ros et ont cĂ©lĂ©brĂ© leur bain de sang. Les cĂ©lĂ©brations de leur victoire se sont poursuivies Ă Gaza, oĂą les terroristes ont traĂ®nĂ© des otages gravement maltraitĂ©s et les ont prĂ©sentĂ©s comme butin de guerre Ă la population palestinienne en liesse. Cette jubilation macabre s’est Ă©tendue jusqu’à Berlin. Dans le quartier de Neukölln, on dansait dans les rues et l’organisation palestinienne Samidoun distribuait des bonbons. Internet regorgeait de commentaires joyeux.
Plus de 1 200 personnes sont mortes dans le massacre. Après tortures, mutilations et viols, 239 personnes ont Ă©tĂ© enlevĂ©es. Ce massacre perpĂ©trĂ© par le Hamas est un dĂ©raillement total de la civilisation. Il y a une horreur archaĂŻque dans cette soif de sang que je ne pensais plus possible de nos jours. Ce massacre s’apparente Ă un modèle d’anĂ©antissement par le biais de pogroms, un modèle que les Juifs connaissent depuis des siècles. C’est pourquoi le pays tout entier a Ă©tĂ© traumatisĂ©, car la crĂ©ation de l’État d’IsraĂ«l avait pour but de le protĂ©ger contre de tels pogroms. Et jusqu’au 7 octobre, on le croyait protĂ©gĂ©. Bien que le Hamas soit assis au cou de l’État d’IsraĂ«l depuis 1987, la charte fondatrice du Hamas stipulait clairement que la destruction des Juifs Ă©tait l’objectif et que « la mort pour Dieu est notre souhait le plus noble ».
MĂŞme si cette charte a Ă©tĂ© modifiĂ©e depuis, il est clair que rien n’a changĂ© : la destruction des Juifs et la destruction d’IsraĂ«l restent l’objectif et le dĂ©sir du Hamas. C’est exactement la mĂŞme chose qu’en Iran. En RĂ©publique islamique d’Iran, la destruction des Juifs est Ă©galement une doctrine d’État depuis sa fondation, c’est-Ă -dire depuis 1979.
Lorsqu’on parle du terrorisme du Hamas, l’Iran devrait toujours ĂŞtre inclus dans le dĂ©bat. Les mĂŞmes principes s’appliquent, c’est pourquoi le grand frère iranien finance, arme et fait du petit frère du Hamas son acolyte. Ce sont deux dictatures impitoyables. Et nous savons que tous les dictateurs deviennent plus radicaux Ă mesure qu’ils règnent longtemps. Aujourd’hui, le gouvernement iranien est exclusivement composĂ© de partisans de la ligne dure. L’État des mollahs, avec ses gardes rĂ©volutionnaires, est une dictature militaire sans scrupules et en expansion. La religion n’est rien d’autre qu’un camouflage. L’Islam politique signifie le mĂ©pris de l’humanitĂ©, les flagellations publiques, les condamnations Ă mort et les exĂ©cutions au nom de Dieu. L’Iran est obsĂ©dĂ© par la guerre, mais en mĂŞme temps il prĂ©tend qu’il ne fabrique pas d’armes nuclĂ©aires. Le fondateur de la soi-disant thĂ©ocratie, l’ayatollah Khomeini, a publiĂ© un dĂ©cret religieux, une fatwa, dĂ©clarant que les armes nuclĂ©aires ne sont pas islamiques.
En 2002, des inspecteurs internationaux avaient dĂ©jĂ dĂ©couvert des preuves d’un programme clandestin d’armes nuclĂ©aires en Iran. Un Russe a Ă©tĂ© engagĂ© pour dĂ©velopper la bombe. L’expert de la recherche sur les armes nuclĂ©aires soviĂ©tiques a travaillĂ© pendant des annĂ©es en Iran. Il semble que l’Iran cherche Ă parvenir Ă une dissuasion nuclĂ©aire, Ă l’instar de la CorĂ©e du Nord – et c’est une idĂ©e effrayante. Surtout pour IsraĂ«l, mais aussi pour le monde entier.
L’obsession des mollahs et du Hamas pour la guerre est si dominante que – lorsqu’il s’agit de l’extermination des Juifs – elle transcende mĂŞme la division religieuse entre chiites et sunnites. Tout le reste est subordonnĂ© Ă cette obsession de la guerre. La population est dĂ©libĂ©rĂ©ment maintenue dans la pauvretĂ©, tandis que dans le mĂŞme temps, la richesse des dirigeants du Hamas augmente de manière incommensurable – au Qatar, Ismael Haniye aurait des milliards Ă sa disposition. Et le mĂ©pris de l’humanitĂ© ne connaĂ®t pas de limites. Pour la population, il ne reste presque plus que le martyre. Militaire plus religion comme surveillance complète. Il n’y a littĂ©ralement aucune place pour les opinions dissidentes dans la politique palestinienne Ă Gaza . Le Hamas a chassĂ© tous les autres courants politiques de la bande de Gaza avec une incroyable brutalitĂ©. Après le retrait d’IsraĂ«l de la bande de Gaza en 2007, des membres du Fatah ont Ă©tĂ© expulsĂ©s d’un immeuble de quinze Ă©tages par mesure de dissuasion.

Nos sentiments sont leur arme la plus puissante
C’est ainsi que le Hamas a pris le contrĂ´le de toute la bande de Gaza et a Ă©tabli une dictature incontestĂ©e. IncontestĂ© car personne qui le remet en question ne vit longtemps. Au lieu d’un rĂ©seau social pour la population, le Hamas a construit un rĂ©seau de tunnels sous les pieds des Palestiniens. MĂŞme sous les hĂ´pitaux, Ă©coles et jardins d’enfants financĂ©s par la communautĂ© internationale. Gaza est une simple caserne militaire, un profond Ă©tat souterrain d’antisĂ©mitisme. Complet et pourtant invisible. En Iran, il y a un dicton : IsraĂ«l a besoin de ses armes pour protĂ©ger son peuple. Et le Hamas a besoin de son peuple pour protĂ©ger ses armes.
Ce dicton est la description la plus courte du dilemme selon lequel, à Gaza, on ne peut pas séparer les civils des militaires. Et cela s’applique non seulement aux bâtiments, mais aussi au personnel qui s’y trouve. L’armée israélienne a été contrainte à tomber dans ce piège lors de sa réponse au 7 octobre. Non pas attirée, mais forcée. Contraint de se défendre et de se rendre coupable en détruisant les infrastructures avec toutes les victimes civiles. Et c’est précisément cette fatalité que le Hamas voulait et exploite. Depuis, il dirige l’information qui circule dans le monde. Le spectacle de la souffrance nous dérange quotidiennement. Mais aucun journaliste de guerre ne peut travailler de manière indépendante à Gaza. Le Hamas contrôle la sélection des images et orchestre nos sentiments. Nos sentiments sont leur arme la plus puissante contre Israël. Et en sélectionnant les images, il parvient même à se présenter comme le seul défenseur des Palestiniens. Ce calcul cynique a porté ses fruits.
Depuis le 7 octobre, je pense encore et encore Ă un livre sur l’ère nazie , le livre « Ganz normale Männer » de Christopher R. Browning. Il dĂ©crit l’anĂ©antissement de villages juifs en Pologne par le bataillon de rĂ©serve 110 de la police, alors que les grandes chambres Ă gaz et les crĂ©matoires d’Auschwitz n’existaient pas encore. C’Ă©tait comme la soif de sang des terroristes du Hamas au festival de musique et dans les kibboutzim. En une seule journĂ©e de juillet 1942, les 1 500 habitants juifs du village de JĂłzefĂłw furent massacrĂ©s. Des enfants et des nourrissons ont Ă©tĂ© abattus dans la rue devant leurs maisons, les vieillards et les malades dans leurs lits. Tous les autres ont Ă©tĂ© conduits dans la forĂŞt, oĂą ils ont dĂ» se dĂ©shabiller et ramper par terre. Ils ont Ă©tĂ© moquĂ©s et torturĂ©s, puis abattus et abandonnĂ©s dans une forĂŞt sanglante. Le meurtre est devenu pervers.
Le livre s’intitule « Ganz normale Männer » (Hommes tout Ă fait normaux) car ce bataillon de rĂ©serve de la police n’Ă©tait pas composĂ© de SS ou de soldats de la Wehrmacht, mais de civils qui n’Ă©taient plus considĂ©rĂ©s comme aptes au service militaire parce qu’ils Ă©taient trop vieux. Ils venaient de professions tout Ă fait normales et se transformaient en monstres. Il faudra attendre 1962 pour qu’un procès s’ouvre dans cette affaire de crimes de guerre. Les procès-verbaux montrent que certains des hommes « ont pris un Ă©norme plaisir Ă tout cela ». Le sadisme est allĂ© si loin qu’un capitaine nouvellement mariĂ© a amenĂ© sa femme aux massacres pour cĂ©lĂ©brer leur lune de miel. Parce que la soif de sang a continuĂ© dans d’autres villages. Et la femme se promenait dans la robe de mariĂ©e blanche qu’elle avait apportĂ©e avec elle, parmi les Juifs rassemblĂ©s sur la place du marchĂ©. Elle n’était pas la seule Ă©pouse autorisĂ©e Ă lui rendre visite. Dans le dossier du procès, l’Ă©pouse d’un lieutenant raconte : « Un matin, j’Ă©tais assise avec mon mari dans le jardin de son logement, en train de prendre le petit dĂ©jeuner, lorsqu’un homme simple de son peloton s’est approchĂ© de nous, a pris une posture raide et a dĂ©clarĂ© : ‘M. Lieutenant, je n’ai pas encore pris de petit-dĂ©jeuner ! Lorsque mon mari le regarda d’un air interrogateur, il expliqua plus loin : « Je n’ai pas encore tuĂ© de Juif.
Ne réalisant plus leur liberté
Est-il juste de penser aux massacres nazis du 7 octobre ? Je pense que c’est une bonne chose de le faire, car le Hamas lui-mĂŞme a voulu Ă©voquer la mĂ©moire de la Shoah. Et il voulait dĂ©montrer que l’État d’IsraĂ«l n’est plus une garantie pour la survie des Juifs. Que leur État est un mirage, qu’il ne les sauvera pas. La logique nous interdit d’être proche du mot Shoah. Mais pourquoi doit-il l’interdire ? Parce que le sentiment que vous ressentez ne peut Ă©viter cette proximitĂ© palpitante.
Et puis il y a autre chose qui me vient Ă l’esprit et qui me rappelle les nazis : le triangle rouge du drapeau palestinien. Dans les camps de concentration, c’Ă©tait le symbole des prisonniers communistes. Et aujourd’hui? Aujourd’hui, on le retrouve dans les vidĂ©os du Hamas et sur les façades des immeubles de Berlin. Dans les vidĂ©os, il est utilisĂ© comme un appel Ă tuer. Sur les façades, il marque les cibles Ă attaquer. Un grand triangle rouge surplombe l’entrĂ©e du club techno « About Blank ».
Pendant des annĂ©es, les rĂ©fugiĂ©s syriens et les homosexuels israĂ©liens ont dansĂ© ici comme une Ă©vidence. Mais dĂ©sormais, plus rien ne va de soi. Maintenant, le triangle rouge crie au-dessus de l’entrĂ©e. Un raver dont la famille juive est originaire de Libye et du Maroc dĂ©clare aujourd’hui : « Le climat politique rĂ©veille tous les dĂ©mons. Pour la droite, nous, les Juifs, ne sommes pas assez blancs ; pour la gauche, nous sommes trop blancs. La haine des Juifs est bien ancrĂ©e dans la vie nocturne berlinoise. Après le 7 octobre, la scène des clubs berlinois s’est littĂ©ralement recroquevillĂ©e. Bien que 364 jeunes, comme eux, des ravers, aient Ă©tĂ© massacrĂ©s lors d’un festival techno, l’association du club n’a fait de commentaire que quelques jours plus tard. Et mĂŞme cela n’était qu’un exercice superficiel, car l’antisĂ©mitisme et le Hamas n’étaient mĂŞme pas mentionnĂ©s.
J’ai vĂ©cu dans une dictature pendant plus de trente ans. Et lorsque je suis arrivĂ© en Europe occidentale, je ne pouvais pas imaginer que la dĂ©mocratie puisse un jour ĂŞtre ainsi remise en question. Je pensais que dans une dictature, les gens subissaient systĂ©matiquement un lavage de cerveau. Et que dans les dĂ©mocraties, les gens apprennent Ă penser par eux-mĂŞmes parce que l’individu compte. Contrairement Ă une dictature, oĂą la pensĂ©e indĂ©pendante est interdite et oĂą le collectif forcĂ© forme les gens. Et oĂą l’individu n’est pas une partie du collectif, mais un ennemi. Je suis consternĂ© que les jeunes, les Ă©tudiants en Occident, soient si confus qu’ils n’ont plus conscience de leur libertĂ©. Qu’ils ont apparemment perdu la capacitĂ© de faire la distinction entre dĂ©mocratie et dictature.
Je me demande Ă©galement si les Ă©tudiants de nombreuses universitĂ©s amĂ©ricaines savent ce qu’ils font lorsqu’ils scandent lors des manifestations : « Nous sommes le Hamas » ou encore « Bien-aimĂ© Hamas, bombardez Tel Aviv ! ou « Retour en 1948 ». Est-ce toujours innocent ou dĂ©jĂ idiot ? Pourtant le massacre du 7 octobre n’est plus Ă©voquĂ© lors de ces manifestations. Et il est scandaleux que le 7 octobre soit mĂŞme interprĂ©tĂ© comme une mise en scène par IsraĂ«l. Ou quand pas un mot n’est dit pour exiger la libĂ©ration des otages. Alors qu’au contraire, la guerre d’IsraĂ«l Ă Gaza est dĂ©crite comme une guerre arbitraire de conquĂŞte et d’anĂ©antissement par une puissance coloniale.
Les jeunes regardent-ils uniquement des clips sur Tiktok ? Pendant ce temps, les termes follower, influenceur, activiste ne me semblent plus anodins. Ces mots Ă©lĂ©gants sur Internet sont sĂ©rieux. Ils existaient tous avant Internet. Je les traduis dans l’Ă©poque. Et du coup, ils deviennent rigides comme de la tĂ´le . Parce qu’en dehors d’Internet, ils dĂ©signent des adeptes, des agents d’influence, des activistes. Comme s’ils Ă©taient sortis du terrain d’entraĂ®nement d’une dictature fasciste ou communiste. Leur souplesse est de toute façon une illusion. Parce que je sais que les mots font ce qu’ils disent. Ils favorisent l’opportunisme et l’obĂ©issance au sein du collectif et Ă©vitent aux gens d’assumer la responsabilitĂ© de ce que fait le groupe.
Je ne serais pas surpris si certains des manifestants Ă©taient des Ă©tudiants qui, il y a quelques mois Ă peine, protestaient contre l’oppression en Iran avec le slogan « Femmes, vie, libertĂ© ». Cela me consterne lorsque les mĂŞmes manifestants affichent aujourd’hui leur solidaritĂ© avec le Hamas. Il me semble qu’ils ne comprennent plus la contradiction abyssale du contenu. Et je me demande pourquoi ils ne se soucient pas du fait que le Hamas n’autorise mĂŞme pas la moindre manifestation en faveur des droits des femmes. Et que le 7 octobre, les femmes violĂ©es Ă©taient exhibĂ©es comme butin de guerre.
Sur le campus de l’UniversitĂ© de Washington, les manifestants jouent au jeu de groupe « People’s Tribunal » pour se divertir. Des reprĂ©sentants de l’universitĂ© sont jugĂ©s pour le plaisir. Et puis les verdicts s’enchaĂ®nent, et tout le monde hurle en chĹ“ur : « Ă€ la potence » ou « guillotine ». Il y a des applaudissements et des rires, et ils baptisent leur camping « Martyr’s Place ». Sous forme de happenings, ils cĂ©lèbrent en toute bonne conscience leur propre bĂŞtise collective. On se demande ce qu’on enseigne aujourd’hui dans les universitĂ©s.
La susceptibilité des masses, cause du désastre du XXe siècle, est-elle en train de prendre un nouveau tournant ? Contenus compliqués, nuances, contextes et contradictions, compromis sont étrangers au monde médiatique.
Cela ressort Ă©galement de l’appel stupide lancĂ© par des militants d’Internet contre le Festival du court-mĂ©trage d’Oberhausen. Il s’agit du plus ancien festival de courts mĂ©trages au monde et fĂŞte cette annĂ©e son soixante-dixième anniversaire. De nombreux grands cinĂ©astes ont dĂ©butĂ© leur carrière ici avec leurs premières Ĺ“uvres. Miloš Forman, Roman PolaĹ„ski, Martin Scorsese, István SzabĂł et Agnès Varda. Deux semaines après les cĂ©lĂ©brations du Hamas dans les rues de Berlin, le directeur du festival Lars Henrik Gass Ă©crivait : « Un demi-million de personnes sont descendues dans la rue en mars 2022 pour protester contre l’invasion de l’Ukraine par la Russie. C’Ă©tait important. S’il vous plaĂ®t, envoyons maintenant un signal tout aussi fort. Montrez au monde que les amis du Hamas Ă Neukölln et ceux qui dĂ©testent les Juifs sont en minoritĂ©. Venez tous! S’il te plaĂ®t! »
Cela a suscitĂ© une rĂ©action hostile sur Internet. Un groupe anonyme l’a accusĂ© de diaboliser la solidaritĂ© avec la libĂ©ration palestinienne. Le groupe a assurĂ© qu’il « encouragerait » la communautĂ© cinĂ©matographique internationale Ă reconsidĂ©rer sa participation au festival. Un appel voilĂ© au boycott, auquel de nombreux cinĂ©astes ont suivi et ont annulĂ© leurs engagements. Lars Henrik Gass dit Ă juste titre que nous assistons actuellement Ă une rĂ©gression du dĂ©bat politique. Au lieu d’une pensĂ©e politique, une comprĂ©hension Ă©sotĂ©rique de la politique prĂ©vaut. Derrière tout cela se cache le dĂ©sir de cohĂ©rence et la pression du conformisme. Sur la scène artistique Ă©galement, il est devenu impossible de faire la diffĂ©rence entre dĂ©fendre le droit d’IsraĂ«l Ă exister et critiquer son gouvernement en mĂŞme temps.
C’est pourquoi on ne se demande mĂŞme pas si l’indignation mondiale face aux nombreux morts et aux souffrances Ă Gaza ne pourrait pas faire partie de la stratĂ©gie du Hamas . Il est sourd et aveugle aux souffrances de son peuple. Sinon, pourquoi tirerait-il sur le poste frontière de Kerem Shalom, oĂą arrivent la plupart des fournitures humanitaires ? Sinon, pourquoi tirerait-il sur le chantier de construction d’un port temporaire, oĂą les secours devraient bientĂ´t arriver ? Nous n’avons pas entendu un seul mot de sympathie pour la population de Gaza de la part de M. Sinwar et de M. Haniye. Et au lieu d’un dĂ©sir de paix, seulement des exigences maximales qu’ils savent qu’IsraĂ«l ne peut pas satisfaire. Le Hamas parie sur une guerre permanente avec IsraĂ«l. Ce serait la meilleure garantie de sa pĂ©rennitĂ©. Le Hamas espère Ă©galement isoler IsraĂ«l au niveau international, Ă tout prix.
Dans le roman « Docteur Faustus » de Thomas Mann, le national-socialisme aurait « rendu tout ce qui Ă©tait allemand insupportable au monde ». J’ai l’impression que la stratĂ©gie du Hamas et de ses partisans est de rendre tout ce qui est israĂ©lien, et donc tout juif, insupportable au monde. Le Hamas veut maintenir l’antisĂ©mitisme comme tendance mondiale permanente. C’est pourquoi il veut aussi rĂ©interprĂ©ter la Shoah. La persĂ©cution nazie et la fuite de secours vers la Palestine sont Ă©galement Ă remettre en question. Et finalement, le droit d’IsraĂ«l Ă exister. Cette manipulation va jusqu’à prĂ©tendre que la mĂ©moire allemande de l’Holocauste ne sert que d’arme culturelle pour lĂ©gitimer le « projet de colonisation » occidental-blanc d’IsraĂ«l. De tels renversements anhistoriques et cyniques de la relation bourreau-victime visent Ă empĂŞcher toute diffĂ©renciation entre la Shoah et le colonialisme. Avec toutes ces constructions empilĂ©es, IsraĂ«l n’est plus considĂ©rĂ© comme la seule dĂ©mocratie du Moyen-Orient, mais comme un État modèle colonialiste. Et comme un Ă©ternel agresseur, contre qui une haine aveugle est justifiĂ©e. Et mĂŞme le dĂ©sir de sa destruction.
Le poète juif Yehuda Amichai dit qu’un poème d’amour en hébreu est toujours un poème sur la guerre. Il s’agit souvent d’un poème sur la guerre au milieu d’une guerre. Son poème « Jérusalem 1973 » rappelle la guerre du Kippour :
« Les hommes tristes portent le souvenir de
leurs proches dans leur sac à dos, dans les poches latérales
de leur ceinture de munitions, dans les sacs de leur âme,
dans de lourdes bulles de rêve sous leurs yeux. »
Lorsque Paul Celan s’est rendu en IsraĂ«l en 1969, Amichai a traduit les poèmes de Celan et les a lus en hĂ©breu. C’est ici que se sont rencontrĂ©s deux survivants de la Shoah. Jehuda Amichai s’appelait Ludwig Pfeuffer lorsque ses parents ont fui WĂĽrzburg.
La visite en IsraĂ«l a Ă©mu Celan. Il a rencontrĂ© des camarades d’Ă©cole de Czernowitz en Roumanie qui, contrairement Ă ses parents assassinĂ©s, avaient pu s’enfuir en Palestine. Paul Celan Ă©crit Ă Jehuda Amichai après sa visite et peu avant sa mort dans la Seine : « Cher Jehuda Amichai, permettez-moi de rĂ©pĂ©ter le mot qui m’est venu spontanĂ©ment aux lèvres lors de notre conversation : je ne peux imaginer le monde sans IsraĂ«l ; et je ne veux pas non plus l’imaginer sans IsraĂ«l.
Herta MĂĽller
L’écrivaine et prix Nobel a lu ce texte lors du Forum sur la « Culture juive en Suède » du 7 octobre à Stockholm ce 25 mai.






