Il y a des analyses qui font des vagues bien au-delĂ des cercles acadĂ©miques. La sĂ©rie d’articles que le Dr Adi Cohen, orientaliste israĂ©lien, a publiĂ©s dans Maariv et le Jerusalem Post ces dernières semaines a dĂ©clenchĂ© une rĂ©action en chaĂ®ne dans les mĂ©dias Ă©gyptiens — une rĂ©action qui en dit long sur l’Ă©tat rĂ©el des relations entre les deux pays signataires d’un traitĂ© de paix depuis 1979.
Dans ses articles, Cohen avance une thèse qui dĂ©range : l’armĂ©e Ă©gyptienne reprĂ©sente une menace sĂ©rieuse pour IsraĂ«l, et il conviendrait de la dĂ©manteler ou d’en rĂ©duire drastiquement les capacitĂ©s. Une position tranchĂ©e, qui touche Ă l’un des sujets les plus sensibles de la gĂ©opolitique rĂ©gionale — d’autant plus en ce moment, alors que la rĂ©gion sort Ă peine d’une guerre avec l’Iran et que les Ă©quilibres de force sont en pleine reconfiguration.
La réponse du Caire
La rĂ©action est venue de Nishat al-Dahi, journaliste Ă©gyptien influent, qui a lancĂ© ce qu’il faut bien appeler une contre-attaque mĂ©diatique sans prĂ©cĂ©dent. Sur fond d’indignation nationale, al-Dahi a rĂ©pondu en des termes que l’on n’entend guère habituellement dans un pays officiellement en paix avec IsraĂ«l : « C’est vrai, nous prĂ´nons la paix. Mais nous avons une armĂ©e qui peut manger des rochers. Nous avons une armĂ©e qui Ă©crasera quiconque pensera s’approcher de nous ou menacer nos intĂ©rĂŞts. »
La formule — « une armĂ©e qui peut manger des rochers » — est une expression idiomatique arabe Ă©voquant une puissance militaire absolue, un symbole de rĂ©sistance et de duretĂ© face Ă l’adversaire. Elle n’est pas sortie par hasard de la bouche d’un journaliste dans l’Égypte de Sissi. Elle reflète une tension de fond que le traitĂ© de Camp David, la normalisation diplomatique et les dĂ©cennies de coopĂ©ration sĂ©curitaire n’ont pas effacĂ©e.
Une paix froide qui reste froide
Les relations entre IsraĂ«l et l’Égypte ont toujours Ă©tĂ© qualifiĂ©es de « paix froide » — une expression qui rĂ©sume bien la rĂ©alitĂ© : deux États qui ne se font pas la guerre, qui coopèrent sur le plan sĂ©curitaire (notamment contre le Hamas Ă Gaza et les groupes jihadistes dans le SinaĂŻ), mais dont les opinions publiques respectives se regardent avec mĂ©fiance, voire hostilitĂ©. Les sondages montrent rĂ©gulièrement qu’une large majoritĂ© de la population Ă©gyptienne considère IsraĂ«l comme un ennemi, malgrĂ© le traitĂ©.
Dans ce contexte, les articles d’Adi Cohen — qui nomment l’armĂ©e Ă©gyptienne comme une menace potentielle et rĂ©clament son dĂ©mantèlement — ont Ă©tĂ© perçus au Caire comme une provocation dĂ©libĂ©rĂ©e. Qu’ils reflètent une position marginale dans le spectre acadĂ©mique israĂ©lien ou qu’ils expriment des inquiĂ©tudes stratĂ©giques plus largement partagĂ©es dans les cercles de dĂ©fense, leur publication dans deux organes de presse israĂ©liens rĂ©putĂ©s leur confère un poids symbolique considĂ©rable.
Ce que cette polémique révèle
La virulence de la rĂ©action Ă©gyptienne dit quelque chose d’important : la paix entre IsraĂ«l et l’Égypte repose sur des Ă©quilibres fragiles que les deux parties prennent soin, en gĂ©nĂ©ral, de ne pas bousculer publiquement. Quand un universitaire israĂ©lien franchit cette ligne — mĂŞme dans le cadre d’un dĂ©bat d’idĂ©es — la rĂ©action peut ĂŞtre immĂ©diate et disproportionnĂ©e, parce qu’elle touche Ă des nerfs qui n’ont jamais vraiment cicatrisĂ©.
Le traitĂ© de paix israĂ©lo-Ă©gyptien a 47 ans. Il a survĂ©cu Ă des guerres, Ă des rĂ©volutions, Ă des changements de rĂ©gimes. Il survit aussi, depuis des dĂ©cennies, Ă la mĂ©fiance mutuelle. Mais il ne suffit pas d’une sĂ©rie d’articles pour que certains mots — « armĂ©e qui peut manger des rochers » — remontent Ă la surface.
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