Donald Trump a dĂ©collĂ© mardi de Washington pour PĂ©kin, accompagnĂ© d’une dĂ©lĂ©gation inĂ©dite de chefs d’entreprise amĂ©ricains. Elon Musk (Tesla/SpaceX), Tim Cook (Apple), Larry Fink (BlackRock), David Solomon (Goldman Sachs), Jane Fraser (Citi), Cristiano Amon (Qualcomm), Brian Sikes (Cargill), Michael Miebach (Mastercard), ainsi qu’une dizaine d’autres grands noms du capitalisme amĂ©ricain — seize PDG au total selon la liste distribuĂ©e lundi par la Maison Blanche. Et en dernière minute, Jensen Huang de Nvidia a rejoint le groupe, transformant ce voyage d’État en une vitrine spectaculaire de la puissance industrielle et technologique des États-Unis.
Le message est lisible Ă l’Ĺ“il nu : cette visite Ă PĂ©kin, la première d’un prĂ©sident amĂ©ricain en Chine depuis près de neuf ans, est d’abord une affaire commerciale. Trump lui-mĂŞme l’a martelĂ© depuis des semaines : il s’agit de dĂ©crocher des accords d’achat, de crĂ©er des emplois, de gĂ©nĂ©rer des revenus. Les attentes dans les couloirs diplomatiques portent sur des achats massifs de produits agricoles amĂ©ricains, de Boeing, et sur une formalisation de la trĂŞve commerciale conclue l’automne dernier après des mois de guerre des tarifs douaniers. La dĂ©lĂ©gation de PDG n’est pas lĂ pour faire de la figuration — chacun reprĂ©sente des milliards de dollars d’intĂ©rĂŞts directs sur le marchĂ© chinois.
Mais ce rĂ©cit d’un sommet purement commercial se heurte immĂ©diatement Ă la rĂ©alitĂ© gĂ©opolitique. La guerre entre les États-Unis, IsraĂ«l et l’Iran, dĂ©clenchĂ©e le 28 fĂ©vrier 2026, continue de couvrir comme une braise sous la cendre. Le cessez-le-feu annoncĂ© en avril est dĂ©crit par Trump lui-mĂŞme comme Ă©tant sous « perfusion ». Le dĂ©troit d’Ormuz reste fermĂ© Ă la navigation commerciale par l’Iran, provoquant un choc Ă©nergĂ©tique mondial dont les effets se font sentir jusqu’Ă PĂ©kin. Et la Chine, premier acheteur de pĂ©trole iranien et partenaire stratĂ©gique de TĂ©hĂ©ran, se retrouve au cĹ“ur de l’Ă©quation.
Trump a illustrĂ© cette tension Ă la perfection mardi matin, avant de monter dans Air Force One. InterrogĂ© par des journalistes sur le programme de sa visite, il a d’abord dĂ©clarĂ© : « Nous aurons une longue conversation sur l’Iran. » Quelques minutes plus tard, il s’est contredit : « Nous avons beaucoup de choses Ă discuter, et je ne dirais pas que l’Iran en fait partie. » Ce grand Ă©cart verbal est rĂ©vĂ©lateur d’une vraie difficultĂ© : Washington veut que PĂ©kin pèse sur TĂ©hĂ©ran pour rouvrir le dĂ©troit et accepter des conditions de paix, mais ne veut pas que cette demande empoisonne les discussions commerciales ni offenser un Xi Jinping dĂ©jĂ en position de force.
Car c’est lĂ le paradoxe de ce sommet. SecrĂ©taire d’État Marco Rubio et secrĂ©taire au TrĂ©sor Scott Bessent ont, dans les jours prĂ©cĂ©dant la visite, multipliĂ© les appels publics Ă PĂ©kin pour qu’il use de son influence sur l’Iran afin de rouvrir le dĂ©troit d’Ormuz — une voie maritime internationale par laquelle transitait, avant la guerre, environ 20 % du pĂ©trole mondial. Les États-Unis ont par ailleurs sanctionnĂ© plusieurs entreprises chinoises accusĂ©es d’alimenter l’Ă©conomie de guerre iranienne, notamment des raffineries et des sociĂ©tĂ©s de transport maritime. PĂ©kin a rĂ©pliquĂ© en qualifiant ces sanctions de « pression unilatĂ©rale illĂ©gale » et en activant pour la première fois un texte lĂ©gislatif bloquant toute obligation pour les entreprises chinoises de s’y conformer.
Dans ce contexte tendu, l’argument amĂ©ricain auprès de Xi est simple et Ă©conomique : la fermeture du dĂ©troit affecte la Chine et ses voisins asiatiques bien plus que les États-Unis, qui dĂ©pendent nettement moins du pĂ©trole du Moyen-Orient. « Vous ne pouvez pas acheter leurs produits si vous ne pouvez pas les livrer, et vous ne pouvez pas les acheter si votre Ă©conomie est dĂ©truite par ce que fait l’Iran », a rĂ©sumĂ© Rubio. Une façon de prĂ©senter la cause amĂ©ricaine sur le dossier iranien comme relevant aussi de l’intĂ©rĂŞt bien compris de PĂ©kin — et pas seulement d’une demande amĂ©ricaine.
CĂ´tĂ© chinois, Xi Jinping arrive au sommet avec ses propres leviers. La Cour suprĂŞme amĂ©ricaine et un tribunal fĂ©dĂ©ral ont rĂ©cemment mis l’administration Trump en difficultĂ© sur sa politique tarifaire, affaiblissant sa posture dans la nĂ©gociation commerciale. La Chine maintient ses restrictions sur les exportations de terres rares, un nerf de la guerre technologique. Et elle joue habilement sur sa relation Ă double entrĂ©e avec Washington et TĂ©hĂ©ran — capable d’en vouloir d’un cĂ´tĂ©, d’en tirer parti de l’autre. Selon des analystes citĂ©s par PBS NewsHour, Xi cherche à « valider le statut de superpuissance de la Chine, Ă prĂ©server la prĂ©visibilitĂ© tarifaire, et Ă rĂ©affirmer que Washington doit traiter avec PĂ©kin selon les termes de PĂ©kin. »
Les attentes cĂ´tĂ© amĂ©ricain sur la question iranienne ont Ă©tĂ© soigneusement tempĂ©rĂ©es avant le dĂ©part. La Maison Blanche a admis ne pas s’attendre Ă obtenir un changement de posture chinois significatif vis-Ă -vis de l’Iran lors de ce sommet. Ce qui est acquis, en revanche, c’est que des responsables amĂ©ricains et chinois se sont accordĂ©s le mois dernier sur un principe : aucun pays ne devrait pouvoir percevoir de « pĂ©ages » sur le trafic dans le dĂ©troit d’Ormuz, une voie maritime internationale qui n’a jamais appartenu Ă l’Iran et dont la libertĂ© de navigation constitue un fondement du droit commercial mondial. Cette convergence de principe, aussi symbolique soit-elle, est un signal avant le sommet.
Ce voyage est donc exactement ce qu’il paraĂ®t — et un peu plus que ça. Une offensive commerciale de premier plan, avec une armada de PDG mandatĂ©s pour signer des contrats et crĂ©er des emplois. Et en mĂŞme temps, un moment diplomatique complexe oĂą l’Iran, le dĂ©troit d’Ormuz, TaĂŻwan et la course technologique s’invitent inĂ©vitablement dans la salle de rĂ©union. Trump peut bien minimiser le dossier iranien dans ses dĂ©clarations de couloir — les enjeux gĂ©opolitiques ne se laissent pas mettre sous enveloppe aussi facilement que des contrats commerciaux.
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