Il arrive que les voix les plus tranchantes sur une situation viennent de l’intérieur même de la communauté concernée. Makram Rabah est universitaire libanais. Ce qu’il écrit dans cette tribune publiée ce vendredi dans Maariv n’est pas la lecture d’un observateur extérieur confortable dans ses certitudes. C’est un réquisitoire personnel, direct, adressé aux Libanais eux-mêmes — et particulièrement aux chiites — sur ce que le Hezbollah leur a fait et continue de leur faire.
« Votre maison n’est pas sûre — pas à cause du destin »
Rabah commence par un constat brutal destiné aux civils libanais : « Votre maison n’est pas sûre, votre quartier n’est pas sûr, votre région n’est pas sûre — non pas à cause du destin, mais parce que quelqu’un a décidé d’utiliser les espaces civils à ses propres fins : cacher des armes, tenir des réunions, faire fonctionner des réseaux, stocker de l’argent parmi les gens. Vous n’êtes pas protégés. Vous êtes exposés, et vous êtes en danger. »
L’accusation est formulée sans détour : ce n’est pas la guerre qui a rendu les maisons libanaises dangereuses. C’est le choix délibéré d’une organisation armée d’y installer ses infrastructures opérationnelles, transformant chaque immeuble du Dahiyeh et de la Bekaa en cible potentielle. La responsabilité des frappes, selon cette lecture, remonte à celui qui a fait de la population civile un bouclier — non à celui qui frappe.
Une mainmise progressive présentée comme « victoire divine »
Quelques heures avant que le fragile silence de Beyrouth ne soit rompu par les bombardements, écrit Rabah, le Hezbollah ne se préparait ni à une escalade ni à une solution — il consolidait son contrôle politique et militaire dans ce qui ressemble à un coup d’État progressif, sous couvert de « victoire divine. » Ce message lui accorde en pratique le droit de faire taire tout adversaire, de le menacer, et si nécessaire de le tuer. « Ce n’est pas de la résistance. C’est de la folie. »
La dénonciation du concept de « résistance » par un universitaire libanais est en soi un acte politique. Le terme a servi pendant des décennies de bouclier sémantique au Hezbollah — tout ce qui était fait au nom de la résistance à Israël échappait à la critique interne. Rabah refuse cette logique. Il nomme ce qu’il voit : une organisation qui s’est approprié un pays et qui envoie sa population payer la facture de ses guerres.
Beyrouth cicatrise — mais la logique sectaire, elle, ne guérit pas
Rabah reconnaît que les bombes qui sont tombées sur Beyrouth laisseront des cicatrices. Mais il soutient que Beyrouth est habituée à se relever de ses blessures. Ce qui ne guérira pas, dit-il, c’est « la persistance de cette logique sectaire empoisonnée, qui a transformé les Libanais — particulièrement les chiites — en instruments d’un projet plus grand qu’eux, un projet qui ne les consulte pas, ne les représente pas, mais exige qu’ils en paient le prix. »
Cette phrase est l’une des plus importantes de la tribune. Elle opère une distinction que le discours dominant efface souvent : la communauté chiite du Liban et le Hezbollah ne sont pas une seule et même chose. Des dizaines de milliers de Libanais chiites sont les premières victimes de l’organisation qui prétend les représenter — déplacés, appauvris, enrôlés de force dans une guerre qu’ils n’ont pas choisie.
« Ce n’est pas de la résilience — c’est un effondrement lent »
La logique qui a transformé le Liban en pays de déplacement permanent, dit Rabah, n’a rien de vertueux : « Les gens fuient, reviennent, et fuient à nouveau. Et à chaque fois on leur dit ‘tenez bon.’ Ce n’est pas de la résilience. C’est un effondrement lent. »
Il appelle ensuite les Libanais à un choix concret : si des armes, des agents ou des réseaux opèrent depuis des zones résidentielles, la responsabilité n’est pas de fermer les yeux ou de s’adapter. La responsabilité est de rejeter cela, de l’exposer, et d’exiger que cette réalité soit traitée dans le cadre de la loi, collectivement. « Tout ce qui est en deçà est de la bêtise — et la bêtise tue », conclut-il.
Une voix qui compte parce qu’elle vient de l’intérieur
Ce texte a une valeur particulière parce qu’il n’est pas écrit par un commentateur israélien ou occidental cherchant à justifier des frappes militaires. Il est écrit par un Libanais, s’adressant aux Libanais, dans la langue de la responsabilité collective. Il ne nie pas la douleur des civils. Il en attribue la cause avec précision.
Dans un espace médiatique où la complexité libanaise est souvent aplanie en récits manichéens, Makram Rabah pose une question que peu osent formuler publiquement depuis l’intérieur du monde arabe : quand votre propre organisation armée vous transforme en cible, qui est l’occupant ?
Rédaction francophone Infos Israel News pour l’actualité israélienne
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