Le 15 avril, Notre Dame a brĂ»lĂ©. La douleur a touchĂ© non seulement Paris et la nation française, mais s’est rapidement rĂ©percutĂ©e dans le monde entier.
Sous le regard de ses gargouilles en ruine, Notre-Dame a Ă©tĂ© tĂ©moin de près d’un millĂ©naire d’histoire parisienne. Son autel Ă©tait un site pour les mariages des rois et des reines. NapolĂ©on Bonaparte s’est couronnĂ© empereur sous son plafond Ă contreforts. En 1944, les cĂ©lĂ©brations marquèrent la fin de l’occupation allemande.
Sous les histoires de chagrin d’amour autour d’une merveille architecturale mondiale marquĂ©e par les flammes, on trouve cependant une histoire de fissures sociales contemporaines en France qui s’Ă©tendent bien au-delĂ d’une Ă®le sur la Seine. La cathĂ©drale blessĂ©e rĂ©vèle le fossĂ© culturel le plus profond de la France : le fossĂ© qui sĂ©pare la France de ses minoritĂ©s religieuses.
Notre Dame est aujourd’hui Ă la fois un sanctuaire religieux en activitĂ© et l’un des sites touristiques les plus visitĂ©s au monde. La banalitĂ© du catholicisme en France permet Ă la cathĂ©drale d’ĂŞtre vue alternativement de façon religieuse et culturelle, et donc reliĂ©e Ă la fois aux identitĂ©s françaises chrĂ©tiennes et laĂŻques.
Il n’empêche que le paradoxe d’une cathédrale devenant une icône de la culture nationale française contemporaine ne peut être sous- estimé dans un pays où règne la laïcité et la stricte séparation de la religion et de l’État. Le christianisme fait partie intégrante de la vie sociale européenne, contrairement aux autres religions.
La laĂŻcitĂ© française sous la forme de laĂŻcitĂ© a Ă©tĂ© promulguĂ©e en tant que loi en 1905. Elle n’a toutefois pas rĂ©solu les tensions fondĂ©es sur la religion. Au mĂŞme moment, la France s’engage dans l’affaire Dreyfus, le capitaine juif Alfred Dreyfus Ă©tant accusĂ© Ă tort d’espionnage dans un acte d’antisĂ©mitisme flagrant et public rĂ©vĂ©lant de profondes divisions nationales. L’antisĂ©mitisme fait partie de la sociĂ©tĂ© française depuis : il a Ă©tĂ© historiquement liĂ© Ă des mouvements conservateurs, y compris Ă ceux dĂ©fendus par l’Église catholique, et se fonde aujourd’hui de plus en plus sur l’extrĂŞme gauche et l’extrĂŞme droite.
La France abrite Ă la fois les plus grandes populations juives (600 000) et musulmanes (5,7 millions) d’Europe, rĂ©sultat de la forte migration post-coloniale en provenance du Maroc et de l’AlgĂ©rie dont les migrants sont arrivĂ©s en France, comme ma mère juive, dans les annĂ©es 1960.
Aujourd’hui, la laĂŻcitĂ© apparaĂ®t dans les nouvelles presque exclusivement par rapport Ă l’islam. Ă€ partir de 1989, une controverse persistante surnommĂ©e «les dĂ©bats sur le foulard» s’ensuit, des filles musulmanes Ă©tant suspendues ou expulsĂ©es des Ă©coles du pays pour avoir refusĂ© de retirer leur foulard. En 2004, tous les symboles religieux remarquables ont Ă©tĂ© interdits dans les Ă©coles publiques du pays. En 2015, Sarah, une jeune fille de Charleville-MĂ©zières, s’est mĂŞme rendue au New York Times après avoir Ă©tĂ© suspendue Ă deux reprises pour avoir portĂ© non pas un foulard mais une longue jupe noire – «un signe ostentatoire» de sa croyance religieuse.
En 2016, de nombreuses villes balnĂ©aires françaises ont interdit le burkinis, un maillot de bain dissimulant le corps. Un moment dystopique impliquant des policiers Ă Nice qui ont forcĂ© une femme Ă retirer ses modestes vĂŞtements a Ă©tĂ© filmĂ©e. En 2017, la candidate d’extrĂŞme droite Ă la prĂ©sidence, Marine Le Pen, a construit sa campagne autour de la dĂ©monisation de l’islam, comparant les prières musulmanes Ă l’occupation nazie de la France. Elle se tenait derrière la campagne « mange du porc ou mange affamĂ© », qui incite les Ă©coles Ă cesser de proposer des repas alternatifs Ă leurs Ă©lèves musulmans (et, peut-ĂŞtre, juifs).
Les Juifs sont Ă©galement visĂ©s par les discours ethno-nationalistes ressurgissants qui transcendent l’Ă©ventail politique. Les cimetières profanĂ©s et les croix gammĂ©es peintes Ă la bombe sont de plus en plus rĂ©pandus. En 2018, l’annĂ©e mĂŞme oĂą Mireille Knoll, une survivante de l’Holocauste, a Ă©tĂ© assassinĂ©e dans son appartement parisien, les incidents antisĂ©mites en France ont augmentĂ© de 74%.
Alors que l’antisĂ©mitisme est en grande partie imputĂ© Ă la population musulmane française, le sentiment antisĂ©mite et anti-musulman est attisĂ© par les politiciens de droite et de gauche. Le dirigeant parlementaire communiste AndrĂ© Gerin a dĂ©clenchĂ© le dĂ©bat qui a finalement conduit Ă l’in-terdiction du niqab en France, citant des « pratiques scandaleuses cachĂ©es derrière le voile ». Lors de ma visite Ă Paris en fĂ©vrier, le soi-disant gilet jaune attaquait le philosophe juif Alain Finkielkraut au centre de la ville.
«Sale sioniste, vous allez mourir !» Ont-ils déclaré. « La France est à nous. »
Qui sommes-nous et quel est le nôtre  quand de nombreux musulmans et juifs ne se sentent pas en sécurité en France ?
Notre Dame rĂ©side sur une Ă®le au centre de Paris, entre les rives droite et gauche. La solidaritĂ© mondiale que sa destruction partielle a invoquĂ©e crĂ©e une image puissante, car la France – comme une grande partie de l’Europe – est aux prises avec un mĂ©contentement croissant, tant de la gauche que de la droite. Son embrasement met en lumière une rĂ©alitĂ© brute de la sociĂ©tĂ© française contemporaine : aspirant Ă la rĂ©demption Ă travers un passĂ© stagnant et mythique – et Ă une incapacitĂ© durable d’inclure ses minoritĂ©s religieuses.
Le philosophe germano-juif Walter Benjamin a passé ses derniers jours à errer dans Paris, une ville qui lui a volé le cœur mais l’a finalement trahi, alors qu’il mourait en fuyant l’occupation de la ville par les nazis. Dans ses écrits sur la métropole et au-delà , Benjamin a soutenu que chaque destruction libère le potentiel de construire quelque chose de nouveau.
La cathĂ©drale Notre-Dame, si marquĂ©e, si elle n’est pas «la nĂ´tre», est emblĂ©matique de l’histoire de l’humanitĂ©. Elle s’effrite et se rĂ©nove, son dynamisme est imparable, cette dĂ©chirure peut laisser place Ă une promesse. Et peut-ĂŞtre qu’en ce moment de reconstruction, la France pourra se faire une place dans sa culture pour les minoritĂ©s religieuses : la rĂ©demption ne sera recherchĂ©e ni par la stagnance ni par la division.
Par ELISABETH BECKER : Cette sociologue et actuellement stagiaire postdoctorale dans le projet Religion & Its Publics et à l’Institute for Advanced Studies in Culture de l’Université de Virginie. Elle termine son livre académique, Unsettled Islam, basé sur plus de 2,5 années de recherche dans les mosquées européennes et a publié de nombreux articles sur la religion et le pluralisme, notamment le Washington Post, Frankfurter Allgemeine Zeitung et Tablet Magazine.






