La prise du château de Beaufort par les forces israĂ©liennes, filmĂ©e avec soin et diffusĂ©e la semaine dernière, avait tout d’une image destinĂ©e Ă marquer les esprits. Les soldats de Tsahal debout sur les remparts croisĂ©s d’une forteresse vieille de mille ans, le drapeau bleu et blanc plantĂ© sur les crĂ©neaux dominant le sud du Liban — le message Ă©tait clair. Mais derrière la mise en scène se cache une rĂ©alitĂ© plus lourde, et plus durable, que les communiquĂ©s officiels ne le laissent entendre.
C’est ce que rĂ©vèle une enquĂŞte publiĂ©e le 11 juin 2026 par Middle East Eye, s’appuyant sur l’analyse d’images satellites, des tĂ©moignages d’officiers militaires libanais et syriens, et de sources proches du Hezbollah. Le constat est saisissant : depuis fin 2024, IsraĂ«l a dĂ©veloppĂ© un chapelet de bases militaires fortifiĂ©es sur des positions en hauteur, s’Ă©tendant du littoral mĂ©diterranĂ©en jusqu’au bassin du Yarmouk, en passant par le sommet du mont Hermon — couvrant ainsi Ă la fois le sud du Liban et le sud de la Syrie.
Ce n’est pas la première fois qu’IsraĂ«l implante des bases sur les crĂŞtes du Liban. Entre 1982 et 2000, Tsahal avait dĂ©jĂ occupĂ© le château de Beaufort, bombardĂ© Ă rĂ©pĂ©tition par le Hezbollah lors d’une guerre d’usure qui avait finalement contraint les occupants au retrait. Un quart de siècle plus tard, l’histoire se rĂ©pète — mais Ă une Ă©chelle autrement plus vaste.
Selon l’analyse satellitaire conduite par Middle East Eye, les travaux ont dĂ©butĂ© dès octobre 2024, en parallèle des opĂ©rations terrestres au Liban. Dans un premier temps : dĂ©molition des bâtiments environnants, Ă©largissement des pistes d’accès, mouvements de terres et Ă©rection de fortifications en terre. Puis, au tournant de l’annĂ©e 2025, des unitĂ©s de logement et des vĂ©hicules commencent Ă apparaĂ®tre sur les sites. Le rythme s’accĂ©lère franchement Ă partir de janvier 2025, une fois le cessez-le-feu de novembre 2024 entrĂ© en vigueur et IsraĂ«l officiellement tenu de se retirer. Les pĂ©rimètres s’agrandissent, des tours de guet sont Ă©rigĂ©es, les accommodements se multiplient.
La base de Labbouneh, la plus occidentale, se trouve Ă 150 mètres d’une base de la Finul et Ă deux kilomètres du quartier gĂ©nĂ©ral de cette force onusienne sur la cĂ´te. Celle de Tal Dowary, près de Houla, a Ă©tĂ© installĂ©e Ă 1,5 kilomètre de casques bleus de l’ONU. Le message gĂ©ographique n’Ă©chappe Ă personne sur place.
Une source militaire libanaise citĂ©e dans l’enquĂŞte ne mâche pas ses mots : « Pendant quinze mois, nous avons regardĂ© les IsraĂ©liens amener des renforts, mener des travaux de forage et ouvrir des routes autour de ces sites — des Ă©tapes qui suggèrent une intention de rester de façon permanente. » Et d’ajouter la formule qui fait mouche : « Si vous planifiez un retrait, vous n’effectuez pas autant de travaux. »
Des officiers syriens et des sources proches du Hezbollah partagent la même lecture. Malgré les promesses de retrait répétées dans les enceintes diplomatiques, la réalité sur le terrain pointe vers une occupation pérenne. La comparaison avec le modèle de la bande de sécurité que Tsahal a tenue pendant dix-huit ans, de 1982 à 2000, est sur toutes les lèvres dans les capitales régionales.
Au-delĂ du Liban, le dispositif s’Ă©tend en Syrie. Depuis l’effondrement du rĂ©gime Assad en dĂ©cembre 2024, IsraĂ«l a considĂ©rablement Ă©largi son empreinte dans le sud syrien. Les forces israĂ©liennes y ont conduit, selon le Centre Sijil de recherche et de surveillance syrien, au moins 1 672 violations du territoire entre aoĂ»t 2025 et mai 2026, avec une accĂ©lĂ©ration marquĂ©e en mars 2026. En dĂ©but d’annĂ©e, IsraĂ«l avait annoncĂ© un projet de 1,7 milliard de dollars pour construire un mur de 500 kilomètres le long des frontières avec la Syrie et la Jordanie.
C’est cette ampleur combinĂ©e — Liban et Syrie, de la mer jusqu’au Yarmouk — qui suscite la stupĂ©faction dans le monde arabe, oĂą certains commentateurs rĂ©sument la situation par une formule cinglante : « IsraĂ«l a retournĂ© la carte — cet empire que l’on croyait invincible s’est rĂ©vĂ©lĂ© ĂŞtre un bluff. » Entendez par lĂ : ce que l’on pensait ĂŞtre un bloc de rĂ©sistance rĂ©gionale structurĂ© s’est effondrĂ© devant la capacitĂ© israĂ©lienne Ă agir simultanĂ©ment sur plusieurs fronts et Ă transformer une prĂ©sence militaire temporaire en infrastructure permanente.
Pour approfondir le sujet des opĂ©rations de Tsahal dans le nord, on lira notre article : KAN : Tsahal approuve le projet d’Ă©tendre ses opĂ©rations au sud du Liban. Voir Ă©galement l’enquĂŞte sur les moyens technologiques dĂ©ployĂ©s : « Or Eitan » est entrĂ© en guerre : IsraĂ«l dĂ©ploie pour la première fois son système laser au Nord.






