Lettre Ă  mes voisins palestiniens israĂ©liens – Par Yossi Klein Halevi

Source : Lettre à mes voisins palestiniens israéliens

Nous appelons, en pleine attaque lancée depuis des mois contre nous, aux habitants arabes de l’État d’Israël à préserver la paix et à participer à la construction de l’État sur la base d’une citoyenneté pleine et égale. 
DĂ©claration d’indĂ©pendance d’IsraĂ«l, 14 mai 1948

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Chers voisins,

Nous vivons dans le mĂŞme bâtiment au bord de French Hill Ă  JĂ©rusalem, un nombre presque Ă©gal de familles juives israĂ©liennes et arabes israĂ©liennes. Nous Ă©changeons des plaisanteries sur le parking, nous sourions mutuellement aux enfants, mais nous ne parlons jamais de «politique» – un euphĂ©misme pour rien de moins que notre avenir dans ce pays.

Depuis l’adoption de la loi sur l’État-nation, qui n’invoque que la judĂ©itĂ© d’IsraĂ«l et ignore ses aspirations Ă  une sociĂ©tĂ© dĂ©mocratique inclusive et qui rĂ©trograde l’arabe d’une langue officielle Ă  un statut «spĂ©cial» vague, je voulais vous dire :

Cette loi ne reprĂ©sente pas ma vision d’IsraĂ«l. Je voulais vous assurer que je suis attachĂ© Ă  un IsraĂ«l inclusif qui honore ses deux identitĂ©s non nĂ©gociables, juive et dĂ©mocratique, et que toute tentative de perturber l’Ă©quilibre dĂ©licat entre eux menace notre ĂŞtre mĂŞme. J’ai voulu vous dire que partager une maison – symboliquement et, dans notre cas, littĂ©ralement – n’est pas seulement un dĂ©fi, mais une opportunitĂ© pour nous d’embrasser notre appartenance commune Ă  cette terre.

Mais en tant que voisins qui s’accrochent Ă  des gestes de civilitĂ© et dont le seul langage commun est la sĂ©curitĂ© des petites conversations, nous n’avons pas les moyens de discuter de questions urgentes. Et donc, je vous Ă©cris cette lettre.

Mon point de dĂ©part entre nous est la dĂ©claration d’indĂ©pendance d’IsraĂ«l. Pour ĂŞtre fidèle Ă  son essence, IsraĂ«l doit continuer Ă  se considĂ©rer comme une continuitĂ© de l’histoire juive, dĂ©positaire de quatre mille ans de civilisation juive et soucieux du bien-ĂŞtre des Juifs du monde entier. Une grande partie de la vitalitĂ© et des rĂ©alisations d’IsraĂ«l provient de l’identitĂ© juive du pays, de la motivation Ă  transformer un rĂŞve de deux mille ans en un miracle d’épanouissement. Enlevez la judĂ©itĂ© d’IsraĂ«l – et son coeur, sa passion est excisĂ©e.

J’ai besoin d’un État juif non seulement comme refuge pour les juifs mais pour le judaĂŻsme. C’est seulement ici que nous pouvons ĂŞtre certains que le judaĂŻsme survivra aux pressions de la modernitĂ©. J’ai besoin d’un endroit sur la planète dont l’espace public est dĂ©fini par la culture et les valeurs juives et dont le cycle des vacances commence Ă  Roch Hachana et oĂą la radio chante en hĂ©breu et l’histoire enseignĂ©e dans les Ă©coles est encadrĂ©e par l’expĂ©rience juive. OĂą les Juifs du monde entier peuvent recrĂ©er un peuple Ă  partir de ses pièces brisĂ©es.

Mais pour ĂŞtre fidèle Ă  lui-mĂŞme, IsraĂ«l doit aussi ĂŞtre la dĂ©mocratie promise par les auteurs de la dĂ©claration d’indĂ©pendance. Ne pas inclure les citoyens arabes dans l’identitĂ© nationale constitue un autre type de menace existentielle pour la sociĂ©tĂ© israĂ©lienne. Le problème de la loi sur les États-nations n’est donc pas qu’il dĂ©finisse IsraĂ«l comme un État juif, mais qu’il ne dĂ©finit pas aussi IsraĂ«l comme l’État de tous ses citoyens. La loi est fatalement imparfaite non pas pour ce qu’elle dit, mais pour ce qu’elle omet.

Les dĂ©fenseurs de la loi insistent sur le fait qu’il n’est pas nĂ©cessaire de dĂ©finir explicitement IsraĂ«l comme un État dĂ©mocratique, car plusieurs lois fondamentales garantissent les droits individuels et les normes dĂ©mocratiques. Le problème, cependant, est que la loi sur les États-nations dĂ©finit explicitement la nature de l’État comme Ă©tant juive, alors qu’il n’existe pas de loi comparable dĂ©finissant explicitement la nature de l’État comme Ă©tant dĂ©mocratique. Si la Knesset ne modifie pas la loi sur les États-nations, elle doit adopter une loi parallèle dĂ©finissant IsraĂ«l comme Ă©tant Ă©galement un État dĂ©mocratique.

DĂ©finir IsraĂ«l en tant qu’État juif n’est pas « raciste ». Et cette loi n’est pas « la fin de la dĂ©mocratie israĂ©lienne ». Ces rĂ©actions exagĂ©rĂ©es ne font que renforcer les partisans de ce projet de loi dans sa forme actuelle. Au lieu de cela, IsraĂ«l se livre Ă  une lutte prolongĂ©e et fatidique pour dĂ©finir l’équilibre entre ses identitĂ©s juive et dĂ©mocratique. Le danger de cette loi est son accent sur le premier contre le second. Et la loi pourrait ĂŞtre utilisĂ©e par les juges pour justifier des dĂ©cisions discriminatoires Ă  l’encontre de citoyens non juifs. Avec les efforts actuels de notre ministre de la Justice, Ayelet Shaked, pour remplir les tribunaux de juges qui sont peut-ĂŞtre moins engagĂ©s que leurs prĂ©dĂ©cesseurs dans l’identitĂ© dĂ©mocratique d’IsraĂ«l, c’est un rĂ©el danger.

Ma lecture de la DĂ©claration d’indĂ©pendance me conduit Ă  cette conclusion concernant l’identitĂ© de notre pays : IsraĂ«l est un État juif qui appartient Ă  tous les Juifs, qu’ils soient citoyens ou non ; et c’est un État dĂ©mocratique qui appartient Ă  tous ses citoyens, qu’ils soient juifs ou non.

InĂ©vitablement, certains sont frustrĂ©s par cette dĂ©finition compliquĂ©e d’IsraĂ«l et cherchent une solution dĂ©finitive Ă  nos conflits d’identitĂ©. Pourtant, nous sommes une sociĂ©tĂ© dĂ©finie par le paradoxe – une convergence difficile entre l’est et l’ouest, laĂŻque et religieuse, arabe et juive. Chacun a une notion diffĂ©rente de ce qu’IsraĂ«l devrait ĂŞtre. Maintenir une sociĂ©tĂ© cohĂ©rente, malgrĂ© tous les dĂ©fis auxquels nous sommes confrontĂ©s, dĂ©pend de notre capacitĂ© Ă  Ă©quilibrer nos contradictions. Toute tentative de les rĂ©soudre de manière dĂ©cisive entraĂ®nera un schisme irrĂ©parable.

Ă€ la honte d’IsraĂ«l, la promesse de la DĂ©claration d’égalitĂ© totale n’a pas encore Ă©tĂ© remplie. La discrimination Ă  plusieurs niveaux persiste. Pourtant, le seul cas oĂą la DĂ©claration elle-mĂŞme autorise non seulement le droit de l’État d’exercer une discrimination en faveur des Juifs, mais l’insiste, est celui de l’immigration. Offrir un refuge aux Juifs sans abri Ă©tait la philosophie fondatrice d’IsraĂ«l. Et si et quand un État palestinien est Ă©tabli Ă  cĂ´tĂ© d’IsraĂ«l – ce qui, je l’espère, se produira – alors une des premières lois qu’il adoptera sera presque certainement un droit de retour pour les Palestiniens. Ce n’est pas un affront Ă  l’équitĂ©, mais le devoir d’une nation avec une grande diaspora.

L’espace public d’IsraĂ«l doit reflĂ©ter non seulement la culture juive, mais la diversitĂ© de ses populations non juives. Les symboles manifestement juifs de l’État demeurent un irritant constant dans nos relations en tant que concitoyens. Mais pour commencer le processus dĂ©licat de renĂ©gociation de ces symboles – par exemple, ajouter une strophe «neutre» Ă  l’hymne national qui cĂ©lĂ©brerait notre citoyennetĂ© commune – comme certains l’ont suggĂ©rĂ© – exige un niveau de confiance entre Juifs israĂ©liens et Arabes manifestement absents. Nous continuerons donc Ă  vivre dans un avenir prĂ©visible des conflits inĂ©vitables.

Les auteurs de la dĂ©claration ne voyaient aucune contradiction entre IsraĂ«l en tant qu’État juif et État dĂ©mocratique. Plus : Ils croyaient que la dĂ©mocratie d’IsraĂ«l serait le rĂ©sultat inĂ©vitable de sa judĂ©itĂ©. Pour les fondateurs, les sources de la lĂ©gitimitĂ© dĂ©mocratique d’IsraĂ«l n’Ă©taient pas les philosophes occidentaux mais les prophètes d’IsraĂ«l.

Nous savons maintenant que la rĂ©alitĂ© est plus compliquĂ©e. Personne n’aurait pu imaginer que la guerre commencĂ©e en 1948 se poursuivrait plus de 70 ans plus tard, sans aucune fin en vue. Personne n’aurait pu imaginer les tentatives rĂ©pĂ©tĂ©es de dĂ©truire l’État juif ou l’occupation Ă  long terme de millions de Palestiniens – les membres de votre famille. Ces pressions et d’autres ont minĂ© la capacitĂ© de l’État Ă  tenir sa promesse d’égalitĂ© envers tous ses citoyens, au-delĂ  des exigences dĂ©mocratiques essentielles telles que les Ă©lections et la libertĂ© d’expression. Bien qu’il ne s’agisse pas lĂ  de petites rĂ©alisations pour une nation constamment menacĂ©e, elles ne suffisent pas Ă  mesurer la fidĂ©litĂ© d’une dĂ©mocratie Ă  ses propres objectifs.

En imaginant un espace neutre «israĂ©lien» partagĂ© qui coexisterait Ă  cĂ´tĂ© de l’espace explicitement juif, nous sommes confrontĂ©s Ă  des obstacles Ă©crasants. Est-il vraiment possible pour les Juifs et les Arabes de crĂ©er une identitĂ© civique commune alors que nous ne pouvons pas nous entendre sur les Ă©lĂ©ments les plus fondamentaux de notre histoire nationale – si la fondation mĂŞme d’IsraĂ«l Ă©tait une bĂ©nĂ©diction ou une catastrophe ?

Nous, Juifs israĂ©liens, sommes une majoritĂ© particulière et vous, les Arabes israĂ©liens, ĂŞtes une minoritĂ© particulière. Nous, Juifs, sommes Ă  la fois une majoritĂ© dans notre propre pays et une minoritĂ© assiĂ©gĂ©e dans la rĂ©gion. alors que vous ĂŞtes une minoritĂ© dans un État qui ne vous a pas encore embrassĂ©, mais Ă©galement une majoritĂ© rĂ©gionale hostile Ă  cet État. En consĂ©quence, nous, les Juifs, agissons souvent comme une minoritĂ© craintive menacĂ©e – ce qui est prĂ©cisĂ©ment l’état d’esprit qui a produit le droit de l’État-nation ; alors que de nombreux reprĂ©sentants de la Knesset de votre communautĂ© s’identifient ouvertement aux ennemis d’IsraĂ«l, ils intensifient leurs angoisses. Les juifs ont le droit de demander : l’intĂ©gration de votre communautĂ© ou le sĂ©paratisme nationaliste ? Pensez-vous que votre bien-ĂŞtre est liĂ© au succès de l’État ou espĂ©rez-vous la disparition d’IsraĂ«l ? D’une façon ou d’une autre ? Êtes-vous disposĂ© Ă  effectuer une forme quelconque de service national pour remplir vos obligations en matière de citoyennetĂ© ?

Et en écoutant l’incitation haineuse de nombreux députés juifs à votre encontre, vous avez le droit de demander : la majorité juive cessera-t-elle de considérer les Arabes comme une cinquième colonne potentielle et reconnaîtra-t-elle que les Arabes ont bonne foi en citoyens pacifiques ?

Certains juifs n’ont pas encore assimilĂ© la signification du don paradoxal du sionisme : un État-nation moderne qui protège et amĂ©liore le peuple juif, mais qui ne peut ĂŞtre exclusivement juif. Sans surprise, nous, les Juifs, n’avons toujours pas l’habitude d’être une majoritĂ©, tout comme les Arabes n’ont pas l’habitude d’être une minoritĂ©. Comme l’a dit mon collègue de l’Institut Shalom Hartman, Mohammed Daraoushe, les Juifs doivent agir avec la confiance en soi de la majoritĂ© et les Arabes doivent agir avec la prudence d’une minoritĂ© prise entre des contradictions impossibles.

Il n’y a pas de minoritĂ© oĂą que ce soit comme vous. Êtes-vous des « IsraĂ©liens arabes » ? « Des IsraĂ©liens palestiniens ? » « Des citoyens palestiniens d’IsraĂ«l ? » « Des Palestiniens de 1948 ? »

La vĂ©ritĂ© est que le caractère partagĂ© de l’IsraĂ©lie est effrayant pour nous deux. Pour les juifs, cela signifie risquer la judĂ©itĂ© de l’État. Et pour vous, cela signifie s’identifier Ă  l’État en guerre avec votre peuple. Jusqu’Ă  ce que la tragĂ©die palestinienne soit rĂ©solue, nous continuerons Ă  vivre avec les contradictions entre nous.

Et pourtant, malgrĂ© toute l’ambivalence et la peur mutuelles, je crois qu’un sentiment de citoyennetĂ© partagĂ©e entre les Juifs israĂ©liens et les Arabes n’est pas seulement essentiel mais aussi possible. Les sondages montrent systĂ©matiquement qu’une majoritĂ© de votre communautĂ© pense qu’IsraĂ«l est un pays oĂą il fait bon vivre, mĂŞme si les Arabes sont victimes de discrimination. À la question de savoir s’ils opteraient pour la citoyennetĂ© dans un futur État palestinien, la majoritĂ© Ă©crasante dit non, mĂŞme s’ils pouvaient rester chez eux et ne pas traverser la frontière. Plus surprenant, un grand nombre – parfois lĂ©gèrement majoritaire – se dit fier d’être israĂ©lien. A quoi ressembleraient ces chiffres dans des conditions d’Ă©galitĂ© ?

En Ă©crivant, je suis conscient de vous de l’autre cĂ´tĂ© du mur de mon Ă©tude. Au niveau le plus Ă©lĂ©mentaire, notre bien-ĂŞtre dĂ©pend de l’autre. Si l’un d’entre nous se sent insĂ©curisĂ©, l’autre le ressentira inĂ©vitablement. En tant que voisins, nous avons appris l’habitude de la civilitĂ©. Pouvons-nous en faire un sentiment de citoyennetĂ© partagĂ©e, mĂŞme dans une certaine mesure, de destin partagĂ© ?

L’appel de la DĂ©claration aux Arabes de ce pays pour construire une sociĂ©tĂ© commune est en pleine guerre, une tentative de dĂ©truire les espoirs juifs d’un renouveau national, ainsi que la fuite et l’expulsion de plus de 700 000 Palestiniens. Si les auteurs de la DĂ©claration Ă©taient capables, dans ces conditions, de remonter le courage et l’espoir de tendre la main Ă  votre communautĂ©, nous pourrons sĂ»rement faire la mĂŞme chose aujourd’hui. Et donc, voisins, je m’engage Ă  travailler pour renforcer la dĂ©mocratie israĂ©lienne et Ă  contribuer Ă  la rĂ©alisation de la promesse de la DĂ©claration Ă  votre communautĂ©, pour moi non moins que la vĂ´tre.

Cet essai paraîtra dans le prochain livre, en hébreu, The Declaration of Independence : Research, Meditations, Midrash et Literature, édité par Dov Elbaum et publié par Yediot Books.
Le dernier livre de Yossi est  Lettres à mon voisin palestinien.

2 Commentaires

  1. tres beau p;aidoyer mais presque a charge contre israel pourquoi devrions nous sans cesse nous excuser? pourquoi commes nous dans cette situation ds ce conflit? il faut dire les choses comme elles sont et nepas se voiler la face enquoi cette loi port,elle prejudice aux minorites vivant dans ce pays? la loi comme vous le savez stipule qu.israel est un etat juif sans plus il n,est fait nulle part mention de restrictions de droits a qui que ce soit et encore moin aux druzes et arabes israeliens quand la restriction de la langue arabe dans les ecoles je troue ca tt a fait normal je ne crois pas qu.il existe un pays arabe ou on enseigne lhebreu et pour conclure pour vous le retour des refugies palestiniens faciliterait les choses c,est une erreur mais vous ne mentionnez pas l.exil de centaines de milliers de juifs expulses des pays arabes

  2. Hai:
    je suis d’accord avec vous. j’ajouterai 2 choses:
    – l’AP a anticipĂ© la creation d’un pays oĂą l’Arabe sera la langue officielle, un pays qui serait musulman et oĂą aucun juif ne resterait. Avez vous entendu une quelconque reaction europĂ©enne ?
    – Le Liban etait un pays chretien avec une minioritĂ© musulmane. Les mouvements de population on fait de cette minoritĂ© une majoritĂ©. C’est devenu un pays musulman oĂą les chrĂ©tiens font profil bas, parfois mĂŞme persecutĂ©s.
    Question: Yossi est-il prĂŞt Ă  risquer la mĂŞme chose pour Israel ?