L’EURO 2012: l’homme ou la MONNAIE par Rony Akrich

Le sport est une manifestation de masse, un domaine pleinement associé au vécu social. En tant que pratique populaire, le sport ne pouvait être laissé pour compte par un pouvoir économique et politique sensible à un tel parterre. Les débauches liées aux jeux révèlent tous les déviationnismes de la société de consommation.

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L’interprĂ©tation contemporaine vide peu Ă  peu le sport de son essence : celle d’ĂŞtre un exercice divertissant, dont le but serait d’encourager les donnĂ©es spĂ©cifiques du savoir sportif (esprit d’équipe, respect,…). Il devient au contraire et trop souvent une caricature de lui mĂŞme oĂą seule la rentabilitĂ© des investissements importe Ă  tout prix.

Toutes les valeurs postmodernes se rangent autour d’une valeur cardinale, celle de la valeur marchande.

Un thérapeute qui contribue au bien-être des hommes, est de ce fait moins «vénéré», ce qui veut dire «rétribué», qu’une vedette de sport ou du show business. L’Art et le Jeu dans ce qu’ils ont de plus dominant, dans leurs propensions à troubler le cœur, illuminer la destinée humaine, appartiennent à un monde à part, un univers autre que celui de la vie, un monde de spectacle

De tout temps la politique s’est mĂ©nagĂ© des amitiĂ©s très personnelles avec le sport, le recrutement des publicitaires sur la piste du chapiteau des jeux satisfait pleinement la discipline d’Ă©conomie de marchĂ© capitaliste. Ces mariages d’intĂ©rĂŞt encouragent le drainage des numĂ©raires au profit tant des associations sportives que des publicistes et des mĂ©dias.

Le sport est entièrement contrôlé par le capitalisme financier et subordonné à son impitoyable tyrannie.

La libĂ©ralisation de ce monde a exacerbĂ© les dĂ©lestages en sanctifiant le pouvoir de la seule cohĂ©rence budgĂ©taire. L’exercice divertissant du sport, consacrĂ© au bien ĂŞtre physique et moral mais aussi tenseur de l’ordre intègre, a dĂ©finitivement capitulĂ© et abandonnĂ© son espace au sport-spectacle-business, accessoire des finances et du pouvoir des classes dominantes.

Les témoins actuels restent pantois devant des comportements si décalés des sages valeurs annoncées. A chaque réunion sportive, des entraîneurs fustigent leurs formations, des supporters rugissent et, sur tous les terrains du monde, des violences sont perpétrées en toute impunité ou presque. Ces masses sont une population à risques dont le montant dans les factures publiques gagnerait à être chiffré.

Les opĂ©rations de sensibilisation et une fermetĂ© renforcĂ©e ne peuvent rien corriger Ă  l’agressivitĂ© naturelle du sport. La fĂ©rocitĂ© est banalisĂ©e, la violence des stades alimente la bestialitĂ©, le fanatisme, le nationalisme des tribunes. Le sport convie la foule, rĂ©unit les masses, les amoncelle pour honorer le culte martial du ballon rond ou ovale et il ne faut guère plus d’une erreur dans le show pour que l’escouade mugisse et que les supporters excitĂ©s deviennent une horde assassine. Erich Fromm Ă©crit : «La compĂ©tition sportive inflige des blessures au narcissisme l’une des sources les plus importantes de l’agressivitĂ© dĂ©fensive».

Bien pire en pĂ©riode de crise, les extrĂ©mistes et les hooligans saisissent les enceintes sportives (ou Ă  l’extĂ©rieur, Ă  l’occasion d’Ă©vĂ©nements sportifs) comme le domaine parfait, l’exutoire idĂ©al de leur inimitiĂ© totale de la sociĂ©tĂ©, de leur chauvinisme destructeur et frĂ©quemment de leur dĂ©tresse et de leur ostracisme le plus total.

Dans la chimère gĂ©nĂ©rale, le sport profite d’un crĂ©dit sans faille, auprès du public, qui le protège de tout soupçon, et s’interroge d’ailleurs que très peu sur son sens sociopolitique. Souvenons-nous que pour se garantir de tous conflits sociaux, les Romains avaient augurĂ© tous les avantages qu’ils sauraient retirer des jeux du cirque en tant qu’exutoire. Procurer leur «du pain et des jeux» et chacun n’en sera que plus satisfait, aujourd’hui la mondialisation et les medias ont rafraĂ®chi ce credo. Les dĂ©mocraties bourgeoises comme les gouvernements despotiques Ă©lèvent le sport en idĂ©al car intĂ©ressĂ©s Ă  distraire la plèbe des attentions et rĂ©flexions controversĂ©es.

Il est couramment dĂ©signĂ© comme un Ă©lĂ©ment d’intĂ©gration et d’assimilation, le principe mĂŞme de l’éducation. En vĂ©ritĂ©, il livre une conception dĂ©finie du monde et supporte une somme non nĂ©gligeable de donnĂ©es politiques latentes.

Il se rĂ©clame de concepts similaires Ă  la sociĂ©tĂ© libĂ©rale et utilise le mĂŞme glossaire: concurrence, profit, exploit. Il aspire au contrĂ´le de son corps afin de vaincre l’autre voire l’annihiler totalement.

Il s’est transformĂ©, d’une manière encodĂ©e et ritualisĂ©e, en auteur du darwinisme social devenant ainsi le modèle d’une sociĂ©tĂ© hypostasiĂ©e oĂą le meilleur l’emporterait.

La pensĂ©e et l’Ă©tude sont couramment apprĂ©hendĂ©es comme un projet nĂ©gligeable et superflu, pourquoi vouloir s’interroger lĂ  mĂŞme oĂą ordinairement on ne recherche plus rien ni personne.

C’est un peu comme si l’on avait implicitement convenu d’un pacte selon lequel il serait vain de rĂ©flĂ©chir, puĂ©ril de se demander.

Essentiellement si les couloirs du supermarchĂ© regorgent de produits, si les programmes du petit et grand Ă©cran sont plaisants, nous nous trouvons indubitablement tout proche si ce n’est proche du Paradis sur Terre. Dormez en paix bonnes gens, sur vos deux oreilles, et dispensez-vous de toute rĂ©flexion. La grande majoritĂ© de notre monde adulte, dans notre sociĂ©tĂ© de consommation, ne lit plus un bon livre depuis des annĂ©es, mais par contre, peut vous rĂ©citer dans un mĂŞme souffle les protagonistes et programmes insignifiants de l’audiovisuel.

Lorsque l’existence humaine a abandonnĂ© toute sagesse spirituelle, lorsqu’elle n’a plus d’autre valeur que matĂ©rielle, les estimations financières, seules, parsèment nos apprĂ©ciations. Le bien-ĂŞtre devient une valeur monĂ©taire qui se pratique comme le reste et s’Ă©value Ă  ce que l’on est Ă  mĂŞme d’avoir, d’étaler, il se rĂ©duit Ă  l’assurance Ă©conomique, l’aisance et le plaisir matĂ©riel.

Le chien est satisfait quand sa niche est bonne et que son écuelle est bien garnie chaque jour. Il reste paisible car s’il se révoltait, il flairerait la chaîne qu’il a tolérée avec le joug : le blâme de la société, les injonctions de l’opinion, la contrainte des finances, les malédictions de la religion, la rigidité de la loi, le pouvoir de la police, etc. Autant demeurer imperturbable.

Pour tous les atrophiĂ©s de l’institution sociale, pour tous ceux qui ne parviendront jamais au dĂ©lice de la matière, que reste-t-il? Existe-t-il d’autres dĂ©bouchĂ©s que la marginalitĂ©? L’Ă©chappĂ©e nihiliste dans la contre-culture? Le sarcasme rĂ©voltĂ©? Le dĂ©sordre et la destruction? La drogue et la criminalitĂ©?

Quand la vie ne trouve plus de raison de vivre, que celle d’une survie sans devenir et sans lendemain, faut il se laisser consumer par le dĂ©goĂ»t et emporter les autres dans sa chute? Ă”ter l’arme du râtelier et ouvrir le feu au hasard dans la rue?

Le vide spirituel environnant est absorbant, comme la dĂ©glutition du lavabo dont parle Sartre pour signaler la complicitĂ©. Absorbant, dĂ©solant et dĂ©moralisant. D’autant plus qu’économiquement, il est dans l’intĂ©rĂŞt du marchĂ© qu’il se poursuive, car il y gagne Ă©normĂ©ment. Quand on est perdu, on croit Ă  tout ce qui pourra nous soulager, on accorde un crĂ©dit illimitĂ© Ă  n’importe quelle illusion, n’importe quel artifice publicitaire. Moins l’existence a de raison d’ĂŞtre, plus elle consomme.

Dans un univers oĂą la foi et la confiance en un idĂ©al ont Ă©tĂ© corrompues, ne soyons pas surpris que l’agressivitĂ© soit en perpĂ©tuel renouveau, car elle n’est en vĂ©ritĂ© que l’expression d’une insatisfaction dans laquelle l’existence se considère prisonnière. Nous nous trouvons dans un espace oĂą la colère et la rage endiguĂ©es n’espèrent qu’une rĂ©demption de l’homme par l’homme.

Nulle fureur doctrinale ou combattante mais un cri de douleur et d’épuisement.

Dans son for intĂ©rieur ce que l’existence recherche c’est d’être prĂ©cisĂ©ment tangible au travers de ses nombreuses capacitĂ©s si singulières. Elle aspire Ă  un total Ă©panouissement de ses propres facultĂ©s, une Ĺ“uvre responsable d’elle-mĂŞme. C’est justement la fonction des valeurs spirituelles que d’affranchir la nature de soi par soi mĂŞme. C’est seulement dans ses valeurs lĂ  qu’un rapport responsable, entre le soi et la vie, se bâtit.

Les naïfs remarquent un beau jour, après avoir encensé le sport, que le rêve sportif ne coïncide point avec la réalité: dopage, falsification, brutalité.

Il est vrai, pour quelle raison le sport serait-il diffĂ©rent des tares que la sociĂ©tĂ© vĂ©hicule et l’athlète l’archĂ©type de l’Ă©thique?

L’exercice sportif est une facette des relations collectives et financières qui ne bĂ©nĂ©ficient plus d’aucune diffĂ©rence.

Nulle zone franche dans la sociĂ©tĂ© libĂ©rale et le sport n’y Ă©chappe guère. Ce serait absurde de dĂ©noncer le seul sportif pas plus qu’il ne faille le dĂ©fendre. La culpabilitĂ© se repartit entre les publicistes qui drainent d’abondants bĂ©nĂ©fices grâce Ă  leur soutien, les patrons de clubs qui lorgnent ailleurs en souhaitant que tous agissent ainsi, les journalistes qui s’enivrent bĂ©atement face Ă  la performance et des spectateurs qui dĂ©sirent encore et toujours plus, oublier leur quotidien.

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