L’INTIMITE MORALE DE LA RELATION- Par Rony Akrich

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Si l’expĂ©rience morale est conscience absolue, elle est ainsi une sensibilitĂ© Ă©thique, ce qui veut dire qu’avant toutes les morales, il y a la perception des sens. Toute morale authentique provient nĂ©cessairement de la compassion or celle-ci n’est rien d‘autre que la devise de l’amour :

L’amour ne compte pas, il partage et l’offrande de son amour est en soi absolue. Seul l’amour se complet lui-mĂȘme en deçà de toute logique.

La perception de l’amour seule peut accorder l’apologie finale au devoir tout en ne blessant pas la sensibilitĂ© de celui qui l’effectue. Dans l’ardeur de l’amour, le devoir oublie son aspect honteux. Seul l’amour redonne au devoir son autonomie car il rĂ©sulte alors de l’allĂ©gresse primaire de celui qui donne.

L’amour est une propension Ă  estimer plus encore ce qui demeure Ă  la base d’une conduite prolifique. Incontestablement les actions se hissent Ă  partir du palier de la nĂ©cessitĂ© et elles sont le moyen d’exaucer nos besoins tout comme il est indispensable qu’elles retrouvent le bonheur. Mais la conduite suprĂȘme est conçue sur la genĂšse du don, on ne peut octroyer que ce que l’on possĂšde, le cƓur rĂ©clamerait d’ĂȘtre bĂ©ant afin de pouvoir offrir.

L’amour peut concerner un ĂȘtre imparfait mais apte Ă  devenir plus exemplaire avec le temps, point de cruautĂ© chez lui pour blĂąmer les hommes devant une exigence morale qu’ils ne pourraient parvenir Ă  satisfaire.

L’amour va au-delĂ  des faiblesses et des vices et il peut accomplir ce miracle de dĂ©passer l’égocentrisme. Nos maitres ont continuellement rĂ©pĂ©tĂ© que cette introduction Ă©tait fondamentale Ă  la Torah: «l’Ethique prĂ©cĂšdera la pratique religieuse».

MaĂŻmonide souligne le fait que MoĂŻse nous prĂ©senta les ordonnances de la Torah ainsi que celles qui nous furent assignĂ©es prĂ©cĂ©demment comme la circoncision et l’interdiction de consommer le nerf sciatique. Toutefois, nous honorons ces commandements car acquis de notre maĂźtre MoĂŻse, tandis que les «midots», les vertus, sont l’apanage des caractĂšres Ă©difiants mis en valeur chez Abraham, Isaac et Jacob. La conviction et l’Ă©thique sont les justes mesures sur l’Ă©chelle des vertus de nos Patriarches, quant aux lois elles font rĂ©fĂ©rence Ă  Moise.

Le comportement de Joseph est et demeure mĂ©morable face Ă  ses propres frĂšres qui le vendirent comme un vulgaire objet Ă  des nomades Ă©trangers, sans nulle inquiĂ©tude pour son devenir. Lorsque il les rencontre Ă  nouveau, devenu entre-temps Prince d’Egypte, il n’a aucune rancƓur et ne se venge point mais tient Ă  tĂ©moigner: «Je suis Joseph, votre frĂšre, que vous avez vendu en Egypte. Et maintenant, ne vous affligez point, ne soyez pas irritĂ©s contre vous-mĂȘmes de m’avoir vendu Ă  ce pays car c’est pour le salut que D.ieu m’y a envoyĂ© avant vous. En effet, voici deux annĂ©es que la famine rĂšgne au sein de la contrĂ©e et durant cinq annĂ©es encore, il n’y aura ni culture ni moisson. L’Eternel m’a envoyĂ© avant vous pour vous prĂ©parer une ressource dans ce pays, et pour vous sauver la vie par une conservation merveilleuse» (GenĂšse XLV, 4-7).

Il eut Ă©tĂ© aisĂ© de penser que la noble et indulgente rĂ©action de Joseph soit consĂ©quente, peut-ĂȘtre, de la dĂ©fĂ©rence dĂ» par un fils au vivant de son pĂšre. Les frĂšres le ressentirent ainsi et c’est pourquoi Ă  la mort de Jacob, ceux-ci s’affolĂšrent, prirent peur et se confessĂšrent Ă  Joseph: «Pardonne, de grĂące, l’offense de tes frĂšres et leur faute, et le mal qu’ils t’ont fait. Maintenant donc, pardonne leurs torts aux serviteurs du D.ieu de ton pĂšre» quand ils s’Ă©panchĂšrent ainsi, les larmes de Joseph s’Ă©coulĂšrent.

Ensuite les frĂšres s’approchĂšrent d’eux-mĂȘmes et s’effondrĂšrent Ă  ses pieds, tout en dĂ©clarant: «Nous sommes prĂȘts Ă  devenir tes esclaves.» Et Joseph leur rĂ©pondit: «Soyez sans crainte car suis-je Ă  la place de D.ieu ? Vous, vous aviez mĂ©ditĂ© contre moi le mal: D.ieu l’a combinĂ© pour le bien, afin qu’il arrivĂąt ce qui arrive aujourd’hui, qu’un peuple nombreux soit sauvĂ©. Donc, soyez sans crainte: j’aurai soin de vous et de vos familles, et il les rassura, et il parla Ă  leur cƓur.» (Ibid., 17-21).

Nous n’avions rien connu de semblable auparavant, cet homme fut seul capable de rĂ©habiliter son prochain, l’obligeance dont Joseph tĂ©moigne dans cet entretien avec ses frĂšres est unique, pas une critique de sa part, mais bien au contraire, c’est lui-mĂȘme qui rĂ©conforte et encourage ses frĂšres. Il est vrai que durant ces jeunes annĂ©es Joseph avait mal agi envers eux, puisqu’il: «racontait sur leur compte des mĂ©disances Ă  son pĂšre » (GenĂšse XXXVII, 2), mais dĂ©sormais, Joseph a entiĂšrement assimilĂ© les leçons des Patriarches: il devient, indulgence et loyautĂ© tandis que ses rapports avec autrui sont estampĂ©s d’une Ă©lĂ©gance que les adversitĂ©s les plus fĂącheuses ne contrediront jamais. Il nous faut conclure ce Livre de la GenĂšse et signifier la victoire des vertus d’Abraham, d’Isaac et de Jacob menant Ă  la prospĂ©ritĂ© de l’HumanitĂ©, si seulement celle-ci le dĂ©sire, vers plus de «bien d’ĂȘtre» et de rencontres avec le et la «bonne-heure»: «les faits de nos PĂšres restant un indice pour les progĂ©nitures».

La droiture de l’acte engage nos penchants Ă  rĂ©aliser les choix les plus Ă©minents, les choix par lesquels l’homme sera suffisamment compĂ©tent pour dĂ©montrer l’excellence de ce qu’il est.

Bien sĂ»r, rien Ă  voir avec le dĂ©sir de puissance et d’assujettissement Ă  l’égard de son propre genre et Ă  l’égard de la crĂ©ation. L’excellence de l’homme se rĂ©vĂšle dans le caractĂšre d’une conscience plus digne et l’excellence engage Ă  une modification des pratiques ne rĂ©duisant pas la vie, mais l’intensifiant et l’exaltant.

Cela suffit d’apprĂ©hender le concept de l’action dans des formules univoques de rationalitĂ© instrumentale et de soumettre nos menĂ©es et nos desseins Ă  la seule valeur d’une Ă©conomie de marchĂ©.

Il reste tout de mĂȘme qu’au fond de nous l’ĂȘtre Ă©thique est omniprĂ©sent, il aspire d’abord Ă  une transparence totale, Ă  un bien idĂ©al, Ă  un amour et un don de soi infini. L’ĂȘtre Ă©thique est mĂ» par un espoir dominant, au sein d’un cƓur prĂȘt Ă  engendrer encore et toujours plus de volontĂ© Ă  la perfectibilitĂ©, un appel Ă  la conscience de la personne. La rĂ©alisation la plus remarquable de l’éthique c’est la modification intime de la volontĂ©, celle-ci devenant parfaitement lucide d’elle-mĂȘme, et offrant au champ de l’expĂ©rience morale l’accĂšs Ă  une rĂ©elle connaissance des relations humaines.