La guerre contre l’Iran a un prix. Et ce prix, le Pentagone commence tout juste à le chiffrer publiquement — non sans réticences. Lors d’audiences orageuses devant les commissions des forces armées du Congrès américain, le secrétaire à la Défense Pete Hegseth a témoigné pour la première fois depuis le déclenchement du conflit. Ce qui en est ressorti dépasse largement le débat partisan : des experts et des élus, y compris dans les rangs républicains, soulèvent des doutes sérieux sur l’état réel des stocks de munitions américains — et sur la capacité des États-Unis à faire face à une guerre de grande envergure si un nouveau front venait à s’ouvrir.
Le chiffre officiel tombe, enfin : l’Opération Epic Fury — nom de code américain de la campagne contre l’Iran — a coûté environ 25 milliards de dollars à ce jour. C’est Jules Hurst, contrôleur général intérimaire du Pentagone, qui l’a confirmé devant le comité de la Chambre, précisant que l’essentiel de cette somme a été absorbé par les munitions. Missiles de croisière, intercepteurs, bombes guidées : la machine de guerre a tourné à plein régime depuis le 28 février, date du déclenchement du conflit aux côtés d’Israël — sans autorisation préalable du Congrès.
Hegseth contre le Congrès : une audience explosive
Pete Hegseth ne s’est pas présenté en position d’apaisement. Dès son discours d’ouverture, il a choisi l’attaque : « Le principal adversaire auquel nous faisons face en ce moment, ce sont les mots imprudents, lâches et défaitistes des démocrates du Congrès — et de quelques républicains. » Une façon de court-circuiter le débat avant même qu’il ne commence.
Mais les élus n’ont pas lâché. Les démocrates l’ont accusé de mentir à l’opinion américaine sur les raisons et les coûts du conflit. Le représentant démocrate Adam Smith, chef de la minorité au comité, a pointé une contradiction embarrassante : Trump avait déclaré en début de mois qu’il avait obtenu d’Iran un accord sur tout — le programme nucléaire, le détroit d’Ormuz. « Ce n’est pas une stratégie que de formuler des vœux pieux », a-t-il lancé. Côté républicain, le représentant Austin Scott a pris ses distances avec Hegseth sur le licenciement d’un général de haut rang, et averti que tout budget de défense nécessiterait des votes bipartisans — que la majorité républicaine ne peut pas s’assurer seule.
Des stocks mondiaux en voie d’épuisement
La guerre en Iran ne se joue pas uniquement au Moyen-Orient. Elle pompe des ressources depuis l’ensemble des commandements américains répartis dans le monde. Le Pentagone achemine en urgence des bombes et des missiles depuis l’Europe et l’Asie vers le théâtre d’opérations iranien — créant des vides capacitaires que plusieurs alliés commencent à ressentir directement.
L’Estonie, pays de première ligne dans la confrontation de l’OTAN avec la Russie, a subi un retard significatif dans la livraison de systèmes d’artillerie avancés qu’elle avait pourtant déjà achetés. Selon des sources officielles, des messages similaires ont été adressés à d’autres pays alliés. En clair : Washington demande à ses partenaires de patienter pendant qu’elle vide ses propres réserves dans les sables iraniens.
Ce sont précisément ces 14 munitions critiques identifiées par le Pentagone — Patriot, THAAD, SM-3, SM-6, AMRAAM, JASSM, PrSM — dont les stocks ont été significativement entamés. Ces systèmes sont à la fois ceux utilisés en Iran et ceux dont dépend la dissuasion face à d’éventuels adversaires comme la Chine ou la Corée du Nord. La question posée par plusieurs experts est donc directe : si un second front s’ouvrait demain, les États-Unis auraient-ils les munitions pour y répondre ?
« Illimité » versus la réalité
Donald Trump avait affirmé sur Truth Social que ses stocks de munitions pour la guerre iranienne étaient « pratiquement illimités ». Le chiffre de 25 milliards de dollars dépensés — dont une grande partie en munitions — et les retards de livraison imposés aux alliés racontent une autre histoire. Les grandes entreprises de défense observent la situation avec inquiétude : sans garantie de financement gouvernemental solide, elles refusent d’élargir leurs lignes de production. Et le Pentagone n’a pas encore soumis au Congrès la demande de crédits supplémentaires nécessaire pour reconstituer les stocks.
La situation rappelle les avertissements formulés depuis des années par les analystes stratégiques : les États-Unis ont largement sous-investi dans la capacité industrielle de production de munitions, pariant sur des conflits courts et limités. La guerre en Iran, qui dépasse maintenant son deuxième mois sans résolution en vue — le détroit d’Ormuz reste fermé, le programme nucléaire iranien intact selon les déclarations du chef de l’AIEA —, met à l’épreuve cette hypothèse.
Le délai de soixante jours prévu par la loi sur les pouvoirs de guerre (War Powers Act) expire cette semaine. Passé ce seuil, le président doit techniquement obtenir une autorisation du Congrès pour poursuivre les hostilités — ou demander une prorogation de trente jours. Les tentatives du Sénat de forcer un retrait militaire ont échoué à plusieurs reprises. La Chambre a failli adopter une résolution similaire, rejetée à une voix près. La question de fond reste entière : quelle est la stratégie pour gagner — et à quel prix ?
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