REEDUCATION CULTURELLE – Par Rony Akrich

 

Source photo : sergecar.perso.neuf.fr

Etymologiquement l’éducation se traduit en latin par : educare, « nourrir », dans une seconde acception par educere, « conduire hors de ». Mais pour qu’il ne s’agisse pas simplement d’une reproduction qui vise à inculquer un contenu, il faut encore que cette nourriture permette à l’être humain de grandir de manière libre et créatrice dans sa dimension spirituelle. Il ne s’agit pas de faire de la génération nouvelle l’avorton tardif d’un passé glorieux qu’elle devrait répéter religieusement. C’est la vie qu’il convient de nourrir avec soin pour lui permettre de grandir, comme l’arbre doit être nourri à sa racine qui, dès la jeune pousse, deviendra le tronc majestueux. D’ailleurs, de manière ironique, educere pointe dans cette direction. Conduire « hors du monde », sortir de l’ornière, hors d’un monde qui n’est que répétition du passé sans recréation du présent.

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L’éducation doit s’entendre comme un chemin, une aventure, une conquête qui est d’abord celle de soi-même. C’est ce que nous oublions toujours au profit de la seule formation et de l’information, de sorte qu’à force de former et d’informer nous finissons par déformer et nous empêchons la maturation de l’être humain. On comparait le travail de l’éducateur à celui du jardinier qui sait entourer de soins la jeune plante, qui lui apporte la nourriture, les éléments qui lui permettent de grandir. Mais ce n’est pas le jardinier qui « crée » pour autant la plante développée ; de la même manière, le médecin ne crée par la santé. Le médecin aide le corps à se guérir lui-même, l’éducateur aide un être humain à se construire lui-même. C’est la vie qui se construit elle-même, mais, comme elle est dans l’enfance fragile, il est bon d’apporter un environnement favorable à sa croissance. Et ce n’est pas par hasard si le même mot « culture » se retrouve dans le domaine éducatif ou dans le domaine de « l’agriculture ». Il y a des similitudes et un prolongement.

Pour agir profondĂ©ment sur le cĹ“ur de l’homme, il faut toujours utiliser la parole. Or il existe une voie spĂ©cifique susceptible d’influencer chaque cĹ“ur en particulier: parfois il faut savoir parler au cĹ“ur des hommes avec duretĂ©, et parfois avec douceur.

L’essence de la stabilitĂ© de toute communautĂ© humaine, et donc d’une nation, repose avant tout sur la parole. Le Rav Kook Ă©crit Ă  ce propos qu’il ne faut pas utiliser la violence mĂŞme envers un « rocher muet ». En fait, le profond secret de l’Ă©pisode de la frappe du rocher nous rĂ©vèle selon lui que MoĂŻse – le cerveau le plus gĂ©ant de l’humanitĂ©, l’âme la plus limpide qui ait jamais existĂ© – a cependant flĂ©chi, l’espace d’un instant, en voulant mettre en valeur une tendance quelque peu « individualiste ». Et cette pulsion, si infime fut-elle, au cĹ“ur de la personnalitĂ© du plus grand des prophètes, l’a amenĂ© Ă  frapper le rocher au lieu de lui parler. Cette apparition de l’individualisme a en mĂŞme temps neutralisĂ© sa parole et entraĂ®nĂ© un acte de violence muet.

La Parole est l’expression vivante de la conscience qui donne une âme au langage. L’intention de signification qui donne naissance au cours de la Parole n’a pas son origine dans le langage, et elle déborde aussi de beaucoup la seule élocution verbale. Je signifie avec la parole, comme je signifie par ma posture, mon regard, avec tout mon corps. Autrui se signifie avec la moindre de ses attitudes corporelles, le moindre de ses regards. Non seulement cela, mais chacun d’entre nous se signifie autant consciemment que nous pouvons aussi nous signifier inconsciemment, l’être humain par sa seule existence s’exprime à la fois dans le champ verbal et non-verbal. L’expression humaine est comme une gestuelle, une danse qui emporte avec elle son sens. « La parole est un véritable geste, et elle contient son sens comme le geste contient le sien ».

Si nous communiquons les uns avec les autres, c’est que nos paroles ne sont pas de simples mots. Ce qui est reçu par autrui, ce ne sont pas des mots, c’est une signification dans une totalitĂ© que forment le mot et son sens. Mais cette totalitĂ© n’est pas seulement celle du signifiant et du signifiĂ©, elle a sa provenance originelle dans la totalitĂ© de soi donnĂ©e Ă  mĂŞme l’expression. Le mot peut-ĂŞtre rĂ©pĂ©tĂ© et enregistrĂ© par un magnĂ©tophone comme un simple son. Mais le magnĂ©tophone ne comprend pas. Il n’apprĂ©hende pas la signification, il n’est pas sensible au sens, Ă  la vibration d’une voix, Ă  sa chaleur et Ă  ce qu’exprime une prĂ©sence Ă  travers les mots. Il faut une intelligence pour constituer le signe et lui donner un sens, il faut une conscience sensible pour apprĂ©hender une prĂ©sence. C’est la prĂ©sence qui est intelligente et qui se communique dans les mots.

Par Rony Ackrich pour Alyaexpress-News