Alors qu’IsraĂ«l est sous les missiles, des milliers de ses citoyens Ă l’Ă©tranger ressentent une pulsion irrĂ©pressible de rentrer. Ni vraiment rationnelle, ni tout Ă fait inexplicable — cette urgence du retour dit quelque chose de profond sur ce qu’est l’identitĂ© israĂ©lienne.
Du point de vue strictement pratique, rester Ă l’Ă©tranger pendant une guerre ferait sens. L’Ă©conomie israĂ©lienne tourne au ralenti, les bureaux sont Ă moitiĂ© vides, les rĂ©unions reportĂ©es, les projets suspendus. Pour beaucoup d’IsraĂ©liens dont le travail peut se faire Ă distance, Lisbonne ou Londres offrent objectivement plus de sĂ©curitĂ© et de confort que Tel Aviv sous alerte. Et pourtant, ils rentrent. Par dizaines, par centaines — parfois en affrĂ©tant des vols spĂ©ciaux, parfois en « se faisant rapatrier », comme si c’Ă©tait eux les victimes d’une catastrophe naturelle.
Famille, finances et gravité émotionnelle
Une partie de la rĂ©ponse est financière : tous les IsraĂ©liens Ă l’Ă©tranger n’ont pas les moyens de prolonger indĂ©finiment un sĂ©jour non planifiĂ©. Mais la variable la plus puissante reste la famille. MĂŞme quand le travail peut se faire depuis un ordinateur portable Ă l’autre bout de l’Europe, les parents, les frères et sĹ“urs, les enfants sont en IsraĂ«l. Regarder une guerre de loin pendant que des proches se rĂ©fugient dans les cages d’escalier crĂ©e une forme d’insupportable. La culpabilitĂ© de l’absence prend souvent le dessus sur la logique de la sĂ©curitĂ©.
Mais il y a autre chose — quelque chose qui dĂ©passe la famille et l’argent, et qui touche Ă la construction identitaire mĂŞme de la sociĂ©tĂ© israĂ©lienne.
L’hĂ©ritage du destin collectif
IsraĂ«l a Ă©tĂ© bâti sur un rĂ©cit de destin partagĂ©. Les guerres y ont toujours Ă©tĂ© des moments nationaux, et l’ethos du sionisme des origines valorisait la volontĂ© de se tenir aux cĂ´tĂ©s de la communautĂ© quel qu’en soit le coĂ»t personnel. Cette culture rĂ©sonne encore aujourd’hui avec une force surprenante — mĂŞme dans un pays traversĂ© par des fractures politiques et sociales profondes.
Quand les missiles tombent, beaucoup d’IsraĂ©liens ressentent que le seul endroit lĂ©gitime oĂą se trouver, c’est parmi les leurs. L’idĂ©e de rester confortablement Ă l’Ă©tranger pendant que le pays est attaquĂ© peut prendre l’allure d’une dĂ©sertion morale. ĂŠtre prĂ©sent devient une forme de participation — mĂŞme sans fusil, mĂŞme sans uniforme. Ce phĂ©nomène est d’autant plus frappant qu’il survit aux divisions internes : comme si la menace extĂ©rieure rĂ©activait une cohĂ©sion que la politique intĂ©rieure avait semblĂ© Ă©roder.
La machine mĂ©diatique de l’urgence
L’environnement mĂ©diatique joue Ă©galement un rĂ´le dans cette dynamique. La tĂ©lĂ©vision israĂ©lienne excelle dans le traitement dramatique de l’actualitĂ© sĂ©curitaire : couverture en continu, cartes interactives, sirènes, spĂ©culations. Les IsraĂ©liens Ă l’Ă©tranger, dans le nouvel environnement numĂ©rique, continuent de consommer ces mĂ©dias — souvent davantage que les mĂ©dias locaux du pays oĂą ils se trouvent, qui leur sont parfois devenus hostiles depuis la guerre de Gaza. Dans cet univers d’informations permanentes et anxiogènes, l’idĂ©e d’ĂŞtre « sauvé » et rapatriĂ© peut s’imposer presque par rĂ©flexe.
S’y ajoute une vieille conviction, transmise de gĂ©nĂ©ration en gĂ©nĂ©ration : celle que le monde extĂ©rieur n’est pas un refuge fiable. La mĂ©moire juive, marquĂ©e par les moments oĂą les portes se sont fermĂ©es, a laissĂ© une empreinte durable. La dĂ©lĂ©gitimation qu’IsraĂ«l a subie dans le sillage de la guerre dĂ©vastatrice Ă Gaza n’a fait qu’approfondir ce sentiment d’isolement et de mĂ©fiance vis-Ă -vis de l’extĂ©rieur.
Une injonction sociale autant qu’un choix
Pour certains, l’attente que les IsraĂ©liens rentrent en temps de guerre commence Ă ressembler moins Ă un choix personnel qu’Ă une injonction sociale. Mais tout le monde n’adhère pas Ă cette logique. Nombreux sont ceux qui vivent Ă l’Ă©tranger et regardent la couverture mĂ©diatique israĂ©lienne avec un mĂ©lange d’incrĂ©dulitĂ© et d’humour. Un ami basĂ© Ă Londres a envoyĂ© ce message Ă l’auteur de cet article pendant la rĂ©daction : « Je suis dans un pub. Sauvez-moi de cet enfer. »
Entre la blague et l’angoisse, entre le devoir civique et le bon sens, le retour en zone de guerre reste l’une des expressions les plus singulières de ce que signifie ĂŞtre israĂ©lien — un lien Ă un pays qui n’est pas seulement un territoire, mais une identitĂ© collective que mĂŞme la guerre ne parvient pas Ă dissoudre.
Rédaction francophone Infos Israel News pour l’actualité israélienne
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