Tribune de Shlomo Maoz
La voie navigable artificielle de 584 kilomètres construite dans l’État de New York a reliĂ© pour la première fois les Grands Lacs au nord-ouest de l’État via le fleuve Hudson. Les travaux ont durĂ© huit ans, durant lesquels on s’est moquĂ© du gouverneur de New York, DeWitt Clinton, en raison de la complexitĂ© technique du projet. Les coĂ»ts de transport le long de cette voie ont chutĂ© d’au moins 90 %, et le transport ne prenait plus que quelques jours au lieu de deux semaines auparavant. New York a connu une croissance spectaculaire, et le port de New York est devenu central aux États-Unis et un centre mondial, puisque toute la production agricole venue de l’Ouest y transitait. Des villes ont grandi le long du canal, parmi lesquelles Buffalo, Rochester, Syracuse et Albany.
Cette idĂ©e a provoquĂ© une vague de creusement de canaux dans des États comme l’Ohio, la Pennsylvanie et l’Indiana, tandis que le Royaume-Uni dĂ©laissait justement les canaux au profit du chemin de fer — une infrastructure qui s’est dĂ©veloppĂ©e rapidement aux États-Unis et a rendu les canaux obsolètes. RĂ©sultat : des États comme la Pennsylvanie et l’Indiana ont frĂ´lĂ© la faillite Ă cause d’une vague d’investissements ratĂ©s dans les canaux, devenus immĂ©diatement non rentables. Le train Ă©tait plus rapide, moins cher, et ne gelait pas l’hiver. Première leçon : ne pas investir dans hier.
En 1955, le gouvernement britannique a lancĂ© un vaste plan de modernisation du rĂ©seau ferroviaire national, avec un budget colossal d’environ 1,2 milliard de livres sterling, alors mĂŞme que l’Ă©conomie britannique panse encore ses plaies budgĂ©taires de la Seconde Guerre mondiale. Dans le cadre de ce plan, l’État a commandĂ© des centaines de nouvelles locomotives Ă vapeur, considĂ©rĂ©es comme une solution Ă©prouvĂ©e et fiable Ă court terme, aux cĂ´tĂ©s d’une transition lente vers l’Ă©lectrique — alors mĂŞme qu’aux États-Unis et en Europe, on Ă©tait dĂ©jĂ passĂ© rapidement aux locomotives diesel et Ă©lectriques, bien plus efficaces et Ă©conomiques Ă entretenir. RĂ©sultat : les nouvelles locomotives Ă vapeur, construites Ă grands frais, ont Ă©tĂ© envoyĂ©es Ă la casse en quelques annĂ©es seulement. Ce plan est encore aujourd’hui considĂ©rĂ© comme l’un des plus cĂ©lèbres fiascos financiers britanniques.
Les exemples de ce type ne manquent pas Ă travers le monde. Ă€ la fin des annĂ©es 1970, l’entreprise publique de tĂ©lĂ©communications française France TĂ©lĂ©com avait lancĂ© le Minitel — un terminal informatique basique distribuĂ© gratuitement Ă des millions de foyers. Dans les annĂ©es 1990, alors que les protocoles du World Wide Web amĂ©ricain commençaient Ă conquĂ©rir le monde, le gouvernement français a continuĂ© Ă subventionner et dĂ©velopper le Minitel fermĂ© et centralisĂ© pour prĂ©server sa fiertĂ©. Cet entĂŞtement a retardĂ© l’adoption d’Internet en France pendant des annĂ©es critiques, par rapport aux États-Unis et au Royaume-Uni. Troisième leçon : ne pas s’obstiner sur hier.
Une quatrième leçon peut ĂŞtre trouvĂ©e au Japon, oĂą l’organisme public de radiodiffusion NHK avait investi des milliards de dollars dans le dĂ©veloppement d’un standard de diffusion haute dĂ©finition analogique, avant que des technologies de compression numĂ©rique dĂ©veloppĂ©es aux États-Unis ne le rendent quasiment obsolète au dĂ©but des annĂ©es 1990. Et en Pologne, le gouvernement communiste avait investi des ressources nationales critiques dans le dĂ©ploiement de centraux tĂ©lĂ©phoniques analogiques Ă commutateurs mĂ©caniques Crossbar — Ă©galement rĂ©pandus en IsraĂ«l pendant un temps — juste avant que l’Occident ne passe entièrement aux centraux numĂ©riques.
IsraĂ«l, l’internet fixe, et maintenant le mĂ©tro
IsraĂ«l, comme il fallait s’y attendre, est lui aussi tombĂ© dans le piège des investissements d’hier. Pendant des dĂ©cennies, les infrastructures cuivre du tĂ©lĂ©phone et de l’internet ont Ă©tĂ© subventionnĂ©es et modernisĂ©es avec des technologies comme l’ADSL et le VDSL. L’État et les opĂ©rateurs nationaux, principalement Bezeq Ă l’Ă©poque en situation de monopole, ont investi des sommes colossales pour « extraire » encore un peu de vitesse d’infrastructures cuivre vieillissantes. IsraĂ«l a chutĂ© durement dans les classements mondiaux de vitesse d’internet fixe et a pris un retard technologique d’environ une dĂ©cennie — jusqu’au lancement d’un dĂ©ploiement massif de fibre optique, qui se poursuit encore aujourd’hui.
Au dĂ©but des annĂ©es 2000, au lieu d’investir immĂ©diatement dans un système de tramway ou de mĂ©tro souterrain Ă HaĂŻfa et dans le Gouch Dan, l’État a prĂ©fĂ©rĂ© promouvoir des solutions anciennes de type BRT (bus Ă haut niveau de service) — des bus articulĂ©s circulant sur des voies dĂ©diĂ©es, comme la MĂ©tronit Ă HaĂŻfa. RĂ©sultat : l’espace allouĂ© Ă la MĂ©tronit et aux voies rĂ©servĂ©es aux bus a nĂ©cessitĂ© par la suite des travaux d’infrastructure supplĂ©mentaires bien plus coĂ»teux pour y intĂ©grer des systèmes de transport sur rail.
En fĂ©vrier 2022, le gouvernement a approuvĂ© la loi sur le mĂ©tro. D’oĂą viendra l’argent pour construire cet ouvrage mĂ©galomane ? Ce sera le problème des gouvernements suivants, surtout dans un contexte de hausse continue du budget de la dĂ©fense. C’est ainsi qu’IsraĂ«l a rejoint la liste des pays ayant investi dans hier.
Ă€ mon sens, ce projet ambitieux est en grande partie superflu, et son coĂ»t, aujourd’hui estimĂ© Ă 200 milliards de shekels, grimpera selon moi Ă 400 milliards. Ce mĂŞme capital pourrait ĂŞtre investi dans une gestion des feux de circulation pilotĂ©e par l’IA pour rĂ©duire les embouteillages, des voies dynamiques selon les heures de pointe, l’acquisition de vĂ©hicules autonomes dont la technologie existe dĂ©jĂ , la transformation des voies rĂ©servĂ©es en voies intelligentes et partagĂ©es, des subventions gĂ©nĂ©reuses aux entreprises qui dĂ©localisent leurs bureaux vers la pĂ©riphĂ©rie, la poursuite du dĂ©ploiement de la fibre optique dans tout le pays, et la crĂ©ation de centres de donnĂ©es accessibles permettant un tĂ©lĂ©travail fluide et sĂ©curisĂ© pour tous les secteurs de l’Ă©conomie.
MĂ©tro comme alternatives fondĂ©es sur l’IA exigeront de toute façon des systèmes de dĂ©fense dynamique contre les cyberattaques. De toute manière, il est dangereux pour IsraĂ«l de concentrer autant d’habitants dans le Gouch Dan. La dĂ©centralisation est un impĂ©ratif du moment, et la guerre avec l’Iran ne fait que le souligner. Les Iraniens annoncent ouvertement vouloir effacer Tel-Aviv — alors pourquoi devrions-nous concentrer tous les habitants Ă proximitĂ© ?
J’espère que le prochain gouvernement annulera ce projet de mĂ©tro grandiose et prĂ©somptueux. Non Ă l’investissement d’hier, non Ă un système de mĂ©tro qui aurait eu sa place Ă Londres en 1863. Oui Ă l’investissement dans demain, au service du plus grand nombre, plutĂ´t qu’au gaspillage d’un capital colossal et d’un espace immense, en surface comme en sous-sol.
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