Avez-vous entendu parler de Solica, la Jeanne d’Arc juive ? 

Solica Hatchouel a Ă©tĂ© faussement accusĂ© de s’ĂŞtre converti Ă  l’islam, puis de vouloir retourner au judaĂŻsme, un crime grave passible de la peine de mort dans l’Islam. Elle a refusĂ© les offres rĂ©pĂ©tĂ©es de se convertir Ă  l’islam (ainsi que les propositions de mariage rĂ©pĂ©tĂ©es, y compris, pense-t-on, une offre du fils du sultan).

MĂŞme les Rabanim du Maroc l’ont suppliĂ©e d’obĂ©ir car la communautĂ© juive Ă©tait Ă©galement en danger, mais Solica Hatchouel a refusĂ© d’abandonner le judaĂŻsme. PlutĂ´t que de dĂ©cider lui-mĂŞme de son sort, le sultan a confiĂ© son affaire au cadi, c’est-Ă -dire Ă  un juge et un tribunal islamique.

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Cela a scellĂ© le destin de Solica. La communautĂ© juive fut mortifiĂ©e d’apprendre qu’elle avait Ă©tĂ© condamnĂ©e Ă  la dĂ©capitation le jour du marchĂ© de 1834. Le bourreau lui fit d’abord des coupures au cou, espĂ©rant qu’elle accepterait enfin de se convertir.

Les derniers mots de Solica Hatchouel sont Ă©tonnants : « Ne traĂ®ner pas— dĂ©capitez-moi sur-le-champ — car mourante comme je le fais, innocente de tout crime, le Dieu d’Abraham vengera ma mort !

Croyant qu’elle cĂ©derait encore, le bourreau lui coupa les membres, mais Solica ne se convertirait toujours pas. Certains pensent que Solica Hachuel a Ă©tĂ© dĂ©capitĂ©e le 5 juin 1834, tandis que d’autres affirment que la date est inconnue et organisent la hilloula annuelle (pèlerinage) sur sa tombe en mai ou juin pour coĂŻncider avec le dĂ©cès du rabbin Haim HaCohen, un autre tzaddik juif (saint ) qui est Ă©galement enterrĂ© au cimetière juif de Fès.

Ă€ propos de cette sombre journĂ©e Ă  Fès, Eugenio Maria Romero, un Ă©rudit chrĂ©tien, a Ă©crit : « Les Maures, dont le fanatisme religieux est indescriptible, se sont prĂ©parĂ©s, avec leur joie habituelle, Ă  assister Ă  l’horrible scène. Les Juifs de la ville… ont Ă©tĂ© Ă©mus de la plus profonde tristesse, mais ils n’ont rien pu faire pour l’Ă©viter. Romero a affirmĂ© avoir interviewĂ© ceux qui connaissaient Solica, y compris ses parents, pour son livre de 1837, « El Martirio de la JĂłven Hachuel, Ăł, La Heroina Hebrea » (Le martyre du jeune Hatchouel, ou, L’hĂ©roĂŻne hĂ©braĂŻque »).

J’Ă©pargnerai aux lecteurs les dĂ©tails de l’incroyable peine que les Juifs de Fès ont endurĂ©e pour sĂ©curiser le corps de Solica, la terre ensanglantĂ©e sous elle, et surtout sa tĂŞte, et pour les enterrer correctement conformĂ©ment Ă  la loi juive. Ces dĂ©tails ne sont pas pour les âmes sensibles, mais je suis toujours Ă©tonnĂ© de voir tout ce que les Juifs endureront pour assurer une sĂ©pulture juive appropriĂ©e, que ce soit pour des ĂŞtres chers ou des Ă©trangers.

Solica a été enterré au cimetière juif de Fès, dans un espace normalement réservé aux  Rabanim . Chaque année, des milliers de juifs marocains font un pèlerinage annuel sur sa tombe, mais étonnamment, elle est également considérée comme une sainte par certains musulmans. Depuis près de 200 ans, les Marocains croient que Solica intervient en faveur des enfants malades ; de nombreuses petites filles portent son nom. 

Et de nombreuses chansons, ainsi que plusieurs livres, des Ĺ“uvres d’art et mĂŞme un film ont Ă©tĂ© rĂ©alisĂ©s sur cette jeune femme remarquable. Le peintre français du XIXe siècle Alfred Dehodencq a reprĂ©sentĂ© son exĂ©cution dans son tableau  « ExĂ©cution d’une juive au Maroc »  (« ExĂ©cution d’une juive au Maroc »). Les mères juives chantaient souvent Ă  leurs jeunes filles en ladino Ă  propos de Solica et des mĂ©faits de la jalousie et des poursuites romantiques non dĂ©sirĂ©es.

Inscrite en français et en hĂ©breu, sa pierre tombale, qui se dresse toujours Ă  Fès, se lit comme suit : « Ici repose Mademoiselle Solica Hatchouel nĂ©e Ă  Tanger en 1817 refusant de se convertir Ă  la religion islamique. Les Arabes l’assassinent en 1834 Ă  Fès, alors qu’elle est arrachĂ©e Ă  sa famille. Le monde entier pleure ce saint enfant. »

Elle est l’une des rares femmes de l’histoire juive qui, dans la mort, a Ă©tĂ© traitĂ©e comme une tzaddika . En contemplant son refus de se convertir Ă  l’islam, je crois qu’un tel acte aurait Ă©tĂ© un anathème pour tout ce que l’adolescente croyait dans son cĹ“ur en tant que juive qui aimait et craignait vraiment D.ieu. Il aurait Ă©galement Ă©tĂ© extrĂŞmement difficile pour une fille qui a grandi dans une maison oĂą son père donnait des cours de talmudisme de renoncer Ă  son judaĂŻsme. 

Mais je crois aussi que Solica ne voulait pas ĂŞtre l’Ă©pouse nouvellement convertie d’un musulman qui l’avait forcĂ©e Ă  se convertir Ă  l’islam. Malheureusement, des conversions forcĂ©es ont souvent eu lieu dans les pays arabes et musulmans. Solica a Ă©tĂ© exĂ©cutĂ© cinq ans seulement avant que la communautĂ© juive de Mashhad, en Iran, ne soit convertie de force Ă  l’islam. Étonnamment, la communautĂ© a vĂ©cu en tant que crypto-juifs pendant plusieurs gĂ©nĂ©rations et beaucoup d’entre eux se trouvent maintenant sur la cĂ´te Est, avec des synagogues et de riches traditions qui leur sont propres.

Combien d’entre nous aujourd’hui auraient le courage dont une jeune fille juive de 17 ans au Maroc a fait preuve il y a près de 200 ans ? 

 Je suis Ă©mu aux larmes en voyant combien de jeunes juifs choisissent aujourd’hui de se distancier de leur identitĂ© juive, alors que cette adolescente a choisi la mort plutĂ´t que d’ĂŞtre dĂ©connectĂ©e de son judaĂŻsme. 

En apprenant l’histoire de Solica, il est facile de s’arrĂŞter Ă  sa mort. Mais Solica Ă©tait une fille, une sĹ“ur et un membre d’une communautĂ© juive dynamique ; Je ne peux pas imaginer la douleur et les traumatismes que ses parents, ses frères et sĹ“urs, ses proches et sa communautĂ©, y compris les Rabanim , ont endurĂ©s toute sa vie. Cela ne m’Ă©tonnerait pas que ce traumatisme dure plusieurs gĂ©nĂ©rations. Cela ne me surprendrait pas non plus de rencontrer aujourd’hui des juifs marocains qui descendent de la famille de Solica. 

Avant d’ĂŞtre exĂ©cutĂ©, Solica a rĂ©citĂ© les paroles Ă©ternelles de la prière « Shema IsraĂ«l ». Elle est nĂ©e juive et est morte juive, dans une terre arabe qui a le plus souvent abritĂ© des juifs tout au long de leur histoire de 3 000 ans dans le pays. 

En fait, le Maroc est le seul pays arabe (et musulman) Ă  financer la restauration ou la rĂ©novation de cimetières, de lieux saints et de quartiers juifs, et abrite le seul musĂ©e juif du monde arabe, le MusĂ©e du judaĂŻsme marocain de Casablanca. « Le Maroc n’a jamais oubliĂ© les Juifs et les Juifs n’ont jamais oubliĂ© le Maroc ni les musulmans marocains », a dĂ©clarĂ© Zhor Rehihil, directeur du MusĂ©e du judaĂŻsme marocain, Ă  US News and World Report en 2021. « Au Maroc, il y a des empreintes juives partout : du des « mellahs » (quartiers juifs) aux temples, cimetières, synagogues, boucheries et mĂŞme Ă©coles. Comment voulez-vous oublier votre autre moitiĂ© ? Et je dis cela en tant que femme musulmane marocaine.

Il y a vingt ans, en mai 2003, 12 kamikazes ciblaient cinq sites juifs Ă  Casablanca, tuant 33 innocents ; ce sont les attentats terroristes les plus meurtriers de l’histoire du Maroc. Mais dans l’ensemble, le Maroc semble ĂŞtre l’une des destinations les plus sĂ»res pour les Juifs voyageant vers les pays arabes et musulmans. Avant la pandĂ©mie, près de 45 000 Juifs faisaient le tour du Maroc, la plupart en provenance d’IsraĂ«l. 

L’histoire de Solica est sombre dans un pays qui a bien mĂ©ritĂ© sa place pour avoir abritĂ© un « judaĂŻsme du soleil », comme l’Ă©crivait en 2020 le rĂ©dacteur en chef du Jewish Journal, David Suissa, nĂ© Ă  Casablanca. en rĂ©ponse Ă  l’annonce par IsraĂ«l et le Maroc de relations normalisĂ©es. 

En contemplant la JournĂ©e internationale de la femme la semaine dernière (mars est le Mois de l’histoire des femmes), je mets les lecteurs au dĂ©fi de trouver des histoires de femmes juives incroyables Ă  travers l’histoire – et plus important encore, de partager ces histoires. Commencez par le courage extraordinaire de Solica Hatchouel, puis recherchez d’autres histoires qui rappellent que les femmes juives sont l’Ă©pine dorsale Ă©ternelle de la foi, de la chaleur et de la continuitĂ© de notre communautĂ©.


Tabby Refael est une Ă©crivaine, confĂ©rencière et militante de l’action civique primĂ©e basĂ©e Ă  Los Angeles. Suivez-la sur Twitter et Instagram @TabbyRefael.