En Israël en temps de guerre, le débat public ne se suspend pas — il s’électrise. Ce dimanche matin 22 mars 2026, pendant que les sirènes retentissent sur Jérusalem et que les équipes de secours fouillent encore les décombres d’Arad et de Dimona, une autre bataille se joue sur les réseaux sociaux : celle du droit à nommer les morts, tous les morts, et de questionner la responsabilité des dirigeants.
Ilana Dayan, journaliste et présentatrice de longue date sur la Chaîne 12, a ouvert son émission avec un monologue de deux minutes. Elle y prend comme point de départ le sort d’un couple de Ramat Gan — Yaron et Ilana — tués chez eux lors d’une alerte aux missiles parce qu’ils n’ont pas eu le temps d’atteindre leur abri sécurisé. Elle pointe la responsabilité des autorités municipales et gouvernementales envers les plus vulnérables — les personnes âgées, les handicapés, ceux qui n’ont pas d’abri ou ne peuvent pas y descendre.
Jusque-là, le propos reste dans les limites attendues du journalisme critique en temps de crise. C’est la suite qui a tout fait basculer. Dayan évoque également Ali, Wayed et leurs deux jeunes enfants Mohammad et Otman, une famille palestinienne du village de Tamoun tuée la semaine précédente par des tirs de soldats israéliens en Judee Samarie — des combattants de l’unité des agents secrets arabes, qui ont dit s’être sentis menacés. Elle demande de ne pas normaliser la mort, de rester un moment avec le regard de l’enfant qui a vu ses parents et son frère tués devant lui, et conclut : « Il n’y a pas de victoire plus absolue que celle-là » — la sanctification de la vie humaine.
La réaction sur les réseaux sociaux a été immédiate et violente. « Tu es une femme horrible », « Quel est ce monologue horrible », ou encore : « Passe encore que tu ne veuilles pas qu’on gagne la guerre — mais accuser des soldats ? Ignoble. »
C’est dans ce contexte que le présentateur Yinon Magal, figure emblématique de la Chaîne 14 — la chaîne du camp national-religieux —, a pris la parole. Sa réponse ne laisse aucune place à l’ambiguïté. « C’est l’un des monologues les plus abjects que j’aie entendus dans les médias. Surtout en temps de guerre. Et ce qui est le plus stupéfiant, c’est que le réseau le diffuse avec fierté et l’appelle même ‘glaçant’… Souvenez-vous : ces gens sont les moins moraux au monde. Ils ne sont pas du côté d’Israël. »
La formule finale de Magal — « ils ne sont pas du côté d’Israël » — est celle qui porte le coup le plus dur. Elle ne critique pas un angle journalistique, elle exclut. Elle signifie que mettre sur le même plan la mort d’un couple juif de Ramat Gan et celle d’une famille arabe de Judee Samarie constitue, en soi, une trahison nationale. C’est la logique de la hiérarchie des victimes poussée jusqu’à son terme : certains morts compteraient plus que d’autres, et les nommer tous équivaudrait à prendre parti pour l’ennemi.
Ce choc entre deux présentateurs emblématiques de camps médiatiques opposés dit quelque chose d’essentiel sur l’état du débat public israélien en ce vingt-deuxième jour de guerre directe contre l’Iran. La question de la responsabilité des autorités envers les civils, celle de l’éthique militaire en Judee Samarie au milieu d’un conflit sur plusieurs fronts, celle du droit de la presse à nommer toutes les victimes sans distinction — toutes ces questions, déjà tendues avant le 28 février, sont désormais jugées par une partie de l’opinion comme autant de poignards dans le dos d’une nation en guerre. Ilana Dayan a posé des questions légitimes dans un moment de douleur collective. Yinon Magal a répondu qu’en temps de guerre, certaines questions ne se posent pas. C’est précisément cet espace entre les deux — le droit de questionner quand les bombes tombent — qui est au cœur de toutes les démocraties en conflit. Et Israël n’y échappe pas.
Rédaction francophone Infos Israel News pour l’actualité israélienne
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