L’incident qui a conduit des policiers israéliens à découper la kippa du Dr Alex Sinclair — parce qu’elle était ornée du tissu du drapeau palestinien — ne commence pas avec l’effondrement de la police, et il ne finit pas non plus avec l’esprit fasciste que le pouvoir y instille. Ces deux réalités sont, certes, les accroches les plus immédiates et les plus aisément saisissables quand on se retrouve face à un acte aussi révoltant. Un acte qui, survenu dans n’importe quelle ville du monde — grande ou petite — aurait immédiatement été catalogué comme antisémitisme inquiétant, dans cette compétition permanente à qui sera le plus choqué par le sort des Juifs hors de leur État (qui est devenu, comme chacun sait, tellement plus sûr ces quatre dernières années).
Il n’est pas non plus besoin d’une vision aux rayons X pour percevoir l’hypocrisie de certains gardiens autoproclamés de la dignité juive dans l’espace public. Les mêmes politiciens et commentateurs qui se battraient pour défendre chaque stand de tefillines installé à proximité d’une école, qui s’insurgent contre ce qu’ils appellent la « cléricalisation » des institutions d’État — éducation, justice, forces de sécurité — et qui aiment pointer du doigt les « religieux utiles » (comprenez : ceux qui s’opposent au gouvernement actuel), ces mêmes personnes considèrent la mutilation d’un signe religieux comme la kippa comme un non-événement. Une broutille. Peut-être même une aubaine : on peut désormais imaginer toutes sortes de militants arriver aux manifestations coiffés de kippot frappées du poing kahano-fasciste ou d’inscriptions du genre « gauchistes traîtres ». Les amateurs de promotions au sein de la police seront ravis de montrer au ministre qu’ils savent défendre la liberté d’expression à leur manière.
Une brutalité sélective bien commode
Mais comme pour la propagation de la bestialité dans la société israélienne à l’égard de tout ce qui n’est pas juif — des Palestiniens jusqu’aux statues du Christ — l’histoire n’est pas complète sans les éléments qui se cachent derrière les moteurs de ce processus sombre. En tête de file : le président de l’État, qui sait très bien comment joindre par téléphone un citoyen dont les droits ont été piétinés par des représentants de la loi — mais qui ne l’a pas fait. À ses côtés, la grande majorité des leaders de l’opposition juive, à l’exception de Yair Golan et du parti des Démocrates, qui ont pris position aux côtés de Sinclair. Il apparaît que tous ceux qui se précipitent pour exploiter chaque débordement ultra-orthodoxe dans leur campagne de « réforme » préfèrent mettre la main au feu plutôt que de défendre le droit élémentaire d’un homme religieux à porter une kippa portant un message politique légal. Ils se dresseront contre le mépris profond du gouvernement envers les Juifs libéraux américains, mais laisseront ceux d’Israël à se demander, sept fois avant de décider, dans quel café ils peuvent encore s’asseoir avec la mauvaise kippa. Ils afficheront à toute occasion leur lien personnel chaleureux avec la tradition, mais fermeront les yeux sur l’atteinte brutale aux droits d’un Juif religieux d’obédience de gauche.
Dans ce contexte, rien n’est plus naturel que l’union célébrée hier soir entre Naftali Bennett et Yaïr Lapid — que Gadi Eisenkot, Avigdor Lieberman et ce qu’il reste de la masse politique qu’est Benny Gantz se joignent ou non à eux, peu importe. Aucun d’entre eux, y compris ceux qui aiment s’appuyer sur la mémoire de la Shoah pour alerter contre la montée de l’antisémitisme, n’a jugé utile de préciser que ce qui s’est passé avec Sinclair constitue le franchissement d’une ligne rouge éclatante.
La peur électorale comme boussole morale
La crainte électorale a pris le dessus sur le devoir moral de dire l’évidence : notre opinion sur le drapeau palestinien n’est pas la question. Ce qui compte, c’est que l’État du peuple juif n’a pas été fondé pour que l’un de ses fils soit amené au commissariat à cause de la kippa qu’il porte sur la tête et en ressorte avec la moitié de celle-ci découpée. Et si c’est la situation au sein de la majorité du bloc censé représenter le public libéral, on peut d’ores et déjà commencer à tricoter des kippot ornées du mot « désespoir ».
L’affaire Sinclair révèle une vérité que l’on préférerait éviter : en Israël aujourd’hui, il existe une catégorie de religieux qu’il est socialement acceptable, voire politiquement commode, de maltraiter. Ce sont les religieux de gauche, les religieux qui affichent un message politique non conforme, ceux qui portent une kippa mais ne votent pas comme on l’attend. Leur protection n’intéresse personne, ou presque. Ni le président. Ni la majeure partie de l’opposition. Ni les grands défenseurs attitrés de la tradition juive qui, quand la victime ne rentre pas dans le bon camp, regardent ailleurs.
Ce n’est pas un incident de police isolé. C’est le symptôme d’une dégradation profonde du tissu civique, d’une société qui accepte de hiérarchiser les droits fondamentaux selon l’appartenance politique de ceux qui les réclament. Un pays qui peut voir l’un de ses citoyens ressortir d’un commissariat avec la moitié de sa kippa découpée aux ciseaux — et hausser collectivement les épaules — a un problème qui dépasse largement la brutalité policière.
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C’est un article d’opinion de la journaliste Einav Shif sur Ynet, portant sur l’incident du Dr Alex Sinclair dont la kippa a été découpée par des policiers israéliens.
Rédaction francophone Infos Israel News pour l’actualité israélienne
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