Ce chiffre aurait dû provoquer un silence dans la salle. Deux ans et demi après le 7 octobre 2023, 40% des élèves du Goush Tkouma — la région qui borde l’enveloppe de Gaza, qui a vu le massacre de près, qui a perdu des voisins, des enfants, des familles entières — ont encore du mal à dormir la nuit. C’est Aviad Friedman, directeur de l’administration Tkouma chargée de la reconstruction, qui a livré ce chiffre ce lundi devant la commission de l’Économie de la Knesset, réunie sous la présidence du député David Bitan.
La séance portait officiellement sur la fusion entre l’administration Tkouma — dédiée à la reconstruction du Sud — et le quartier général Tanoufa, son équivalent pour le Nord touché par la guerre avec le Hezbollah. Mais rapidement, la discussion a débordé du cadre administratif pour toucher à ce que les habitants vivent réellement. Et ce qu’ils vivent, selon les témoignages entendus ce jour-là, ne ressemble guère à une reconstruction accomplie.

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Photo by Kobi Gideon / GPO
L’argent bloqué au Trésor
David Bitan a ouvert la séance par une exigence directe au ministère des Finances : transférer sans délai la part qui lui incombe dans la subvention dite « de retour au foyer » pour les habitants de l’enveloppe de Gaza — soit 37,5 millions de shekels. L’administration Tkouma a déjà versé sa part. Le Trésor, lui, tarde, invoquant selon Bitan une technicité bureaucratique : il n’aurait pas reçu de demande formelle. « C’est un montant qui n’est pas significatif pour le Trésor, mais qui est crucial pour les habitants », a martelé le président de la commission, en fixant un délai d’une à deux semaines pour clore le dossier.
La séquence n’est pas anodine. Elle illustre une friction récurrente entre les administrations de reconstruction, portées par une urgence de terrain, et un ministère des Finances dont les procédures avancent à leur propre rythme — indifférent, semble-t-il, à l’impératif humain derrière chaque ligne budgétaire retardée.
Le député Alon Shouster a élargi le débat en pointant une asymétrie fondamentale entre les deux fronts : au Sud, une loi spécifique encadre la reconstruction ; au Nord, aucun texte équivalent n’existe, ce qui fait « boiter » le processus. La députée Yasmine Friedman a quant à elle dénoncé le sort de résidents déjà rentrés chez eux qui se voient refuser des subventions obtenues par d’autres, « pour de pures raisons bureaucratiques » — une question, dit-elle, « d’égalité de base ».

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Une reconstruction qui avance, mais des plaies qui demeurent
Aviad Friedman a présenté les chiffres globaux de l’administration : sur un budget total d’environ 17,3 milliards de shekels, quelque 11,6 milliards ont déjà été engagés. Des localités ont été reconstruites, des infrastructures restaurées, des investissements réalisés dans l’éducation et le tissu communautaire. Mais le directeur a tenu à nuancer cette comptabilité positive. « La reconstruction du Goush n’est pas un événement ponctuel. C’est une mission nationale de longue haleine qui exige persévérance, souplesse et responsabilité profonde envers les habitants. »
Et ce long chemin est jalonnés d’obstacles que le rapport officiel peine à nommer clairement. C’est ce qu’a reproché avec véhémence la présidente du conseil régional d’Eshkol, Michal Peleg Oziahu : le document de l’administration Tkouma, selon elle, « met surtout en avant les succès et passe sous silence les problèmes majeurs sur le terrain ». Elle a cité des données sanitaires alarmantes pour la région : une hausse de 23% des cancers diagnostiqués, 20% de progression du diabète, 11% d’augmentation des maladies infectieuses. Des chiffres qu’elle attribue directement au stress chronique, à la désorganisation des soins et à la dégradation du tissu médical local depuis le début de la guerre.
Peleg Oziahu a également vivement critiqué les services de santé dans la région, pointant des défaillances criantes dans la fourniture de soins, en particulier de la part de la Caisse générale de santé (Clalit). « Si ces dysfonctionnements n’apparaissent pas clairement dans le rapport, ils ne seront pas suivis efficacement », a-t-elle averti.
L’enfant qui ne dort pas, l’adulte qui ne guérit pas
Le chiffre des 40% d’enfants qui peinent à dormir est, à lui seul, un programme. Il dit que la reconstruction des murs et des routes ne suffit pas. Il dit que derrière chaque maison réhabilitée, il y a un enfant qui revit dans la nuit ce qu’il a vécu ou ce dont il a entendu parler. Il dit que le traumatisme collectif du 7 octobre n’obéit pas à un calendrier budgétaire.
La commission de l’Économie a décidé de tenir une nouvelle séance de suivi dans deux semaines, consacrée spécifiquement aux services de santé dans le Goush Tkouma, en collaboration avec la commission de Contrôle de l’État. David Bitan a réitéré sa demande au Trésor de fournir des réponses fermes sur les subventions retardées.
La reconstruction avance. Mais le compte n’y est pas encore.
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