La Turquie à l’aube d’un changement dramatique : « Erdogan concentre le pouvoir d’une façon sans précédent »

La Turquie traverse un moment charnière. C’est du moins l’analyse du Dr Haï Eitan Cohen Yanarocak, spécialiste de la Turquie, qui tire la sonnette d’alarme dans un entretien accordé à Maariv. Selon lui, le président Recep Tayyip Erdogan est en train d’opérer une concentration du pouvoir sans précédent dans l’histoire récente du pays, affaiblissant méthodiquement toute forme d’opposition et façonnant les institutions de l’État à son avantage.

« Erdogan pratique une sorte d’attaque préventive », explique-t-il. « Il identifie probablement la possibilité d’une défaite future dans les urnes, et c’est pourquoi, en influençant les institutions de l’État, il porte un coup sous la ceinture. » Le spécialiste estime qu’Erdogan ne cherche pas à se battre à armes égales, mais à modifier les règles du jeu avant même que la partie ne commence.

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L’une des principales évolutions qui illustrent cette dynamique est la crise qui secoue le CHP, le principal parti d’opposition laïque. Un jugement judiciaire contesté a invalidé les primaires internes du parti, remettant en cause la légitimité de sa direction actuelle et provoquant un retour potentiel de l’ancien président. Le résultat est un affrontement interne qui paralyse l’opposition. Pour Cohen Yanarocak, le bénéficiaire est clair : « Erdogan a réussi en grand, car il a créé une scission au sein du camp de l’opposition. Son ambition est d’arriver aux prochaines élections face à une opposition fragmentée, où plusieurs forces se présenteraient séparément et seraient incapables de le battre ensemble. »

La tendance au durcissement n’est pas nouvelle, mais elle s’est accélérée. Le spécialiste la fait remonter aux premières mesures prises contre Ekrem Imamoglu, le maire d’Istanbul populaire et rival potentiel d’Erdogan : « Nous voyons de plus en plus le recours au système judiciaire pour neutraliser des adversaires politiques. »

Parallèlement à cette crise politique, une décision administrative a provoqué une vive polémique : la révocation de la licence de l’université Bilgi d’Istanbul, l’un des établissements privés les plus anciens et les plus reconnus du pays, généralement associé aux milieux laïcs et libéraux. Selon Cohen Yanarocak, des questions restent ouvertes sur les véritables motifs de cette décision. Des théories ont circulé sur les réseaux sociaux, dont certaines évoquent des liens supposés de la direction de l’université avec des transferts de fonds en provenance d’Iran et une pression américaine sur Ankara. Le spécialiste tient à clarifier : « Je souligne que c’est une théorie du complot dont je ne sais pas si elle a un fondement. » Il ajoute néanmoins : « Je ne pense pas que la décision ait été prise uniquement à cause d’une défaillance ou d’un dysfonctionnement de l’université. Il y a probablement une autre raison qui n’a pas été révélée au public. »

Sur le plan économique, la situation se dégrade. La livre turque perd de sa valeur, et Cohen Yanarocak estime qu’Erdogan a fait un choix délibéré : « Du point de vue d’Erdogan, la survie politique passe avant tout. Ils ont probablement compris qu’il y aurait un coût économique, mais ont préféré le payer. » Ce choix est facilité par l’absence de pression internationale sérieuse : « Les États-Unis et l’Europe n’exercent pas de pression significative sur la Turquie. Du point de vue d’Erdogan, le message qu’il reçoit est qu’il n’y a pas de vrai prix à payer pour la dégradation démocratique. » L’Europe, de son côté, s’abstient de tout confrontation directe avec Ankara notamment en raison de la menace russe qui la rend dépendante de la coopération turque.

La dimension israélienne n’est pas absente de l’analyse. Pour le spécialiste, Israël sert de levier rhétorique intérieur à Erdogan : « Il utilise Israël pour détourner l’attention publique de sujets comme l’économie, le chômage, la pauvreté et la dévaluation de la monnaie. Jusqu’à présent, ça a bien fonctionné. » Et même l’opposition turque ne constitue pas nécessairement une alternative favorable à l’État hébreu. « Il faut intégrer que même si à l’avenir il y a une opposition plus forte, ça ne signifie pas qu’elle sera pro-israélienne. Après le 7 octobre, beaucoup de choses ont changé, et la position critique à l’égard d’Israël s’est élargie. »

La conclusion de Cohen Yanarocak est sombre : « Nous voyons un pays où le président ressent de moins en moins le besoin de rendre des comptes. Il n’y a pas d’équilibre des pouvoirs, et l’espoir d’un changement par les urnes s’affaiblit. Nous observons un processus au terme duquel la Turquie devient un État bien plus centralisé. Maintenant, c’est déjà clairement visible. »


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