Le Jerusalem Center for Security and Foreign Affairs (JCFA) publie une analyse signée par le Dr Dan Diker et le général de brigade (rés.) Yossi Kuperwasser, consacrée à l’évolution de la doctrine des frontières défendables d’Israël après le 7 octobre. Les deux experts y retracent l’histoire de ce concept stratégique et en tirent les leçons pour la sécurité future du pays sur ses trois grands fronts : le sud, le nord et l’est.
Depuis la victoire d’Israël lors de la guerre des Six Jours de 1967 face à quatre armées arabes, la doctrine des frontières défendables n’a cessé d’évoluer. Portée par la vision et l’influence de l’ancien ministre des Affaires étrangères Yigal Allon, cette doctrine répondait aux vulnérabilités d’Israël avant guerre : à l’est, face à la Jordanie, et à l’ouest, le long de son étroite plaine côtière méditerranéenne. La victoire éclair de la guerre des Six Jours a offert à Israël un double avantage, topographique et stratégique, face à la Jordanie à l’est et à la Syrie au nord, grâce à la conquête du plateau du Golan. Cet avantage nouvellement acquis protégeait les principales artères de transport du pays ainsi que ses grandes villes côtières, d’Ashdod au sud jusqu’à Haïfa au nord — une bande de territoire où vit environ 70 % de la population israélienne et où se concentre près de 80 % de son industrie.
Au cours du dernier demi-siècle, et plus particulièrement depuis l’invasion, le massacre et l’enlèvement de centaines de civils innocents perpétrés par le Hamas le 7 octobre 2023, le concept de sécurité israélien a connu un changement radical. Selon les auteurs, les horreurs vécues par Israël ce jour-là s’inscrivaient dans une stratégie plus large du régime iranien, qui cherchait à couper le pays en deux : par son relais Hamas au sud, et par son relais Hezbollah au nord. Les leçons du 7 octobre ont souligné l’importance essentielle de protéger l’ensemble des frontières d’Israël en démilitarisant les territoires situés au-delà de ces frontières, en créant de larges zones tampons, et en permettant à Israël de disposer de mécanismes de contrôle et de surveillance, ainsi que d’une profondeur stratégique et d’une capacité de manœuvre. Ce constat reflète, selon les deux experts, la nécessité d’élargir la doctrine des frontières défendables pour protéger efficacement Israël depuis l’est, le sud et le nord.
Au sud, les auteurs estiment que l’établissement d’une zone tampon et d’une ceinture démilitarisée à l’intérieur même de la bande de Gaza, sous contrôle israélien, y compris le long de la frontière entre Gaza et l’Égypte, est essentiel pour garantir une profondeur stratégique minimale et empêcher la répétition d’une invasion du type de celle du 7 octobre. Avant l’attaque, l’absence de profondeur stratégique entre les communautés israéliennes de l’enveloppe de Gaza et la bande elle-même les avait rendues pratiquement sans défense face à un assaut terroriste de masse. La porosité de la frontière entre Gaza et l’Égypte, par laquelle des tonnes d’armes, de munitions et de contrebande ont été acheminées vers le Hamas, illustre selon les auteurs des vulnérabilités stratégiques et existentielles similaires.
Au nord, Israël fait face à des menaces persistantes d’infiltration terroriste du Hezbollah à travers la frontière israélo-libanaise, où l’organisation a creusé des tunnels. Sur la frontière israélo-syrienne, l’effondrement du régime d’Assad et la montée de groupes jihadistes rivaux constituent une menace supplémentaire pour Israël. Des milices islamistes radicales ont menacé d’envahir Israël et les positions militaires israéliennes proches du plateau du Golan. Ces menaces, écrivent les auteurs, imposent à Israël d’établir des zones tampons et démilitarisées d’environ 15 à 20 kilomètres au-delà de la frontière avec la Syrie. La présence de Tsahal du côté syrien du Golan, y compris sur le mont Hermon en direction de Damas, a permis de créer cette zone tampon.
Au Liban également, Israël a établi une zone tampon et démilitarisée de quelques kilomètres. Ces zones doivent, selon les auteurs, s’étendre au moins jusqu’au fleuve Litani et, à certains endroits, au-delà, afin d’empêcher les tirs directs hostiles contre les localités israéliennes et la menace d’invasion. Israël a tiré des leçons douloureuses de son retrait unilatéral de 2000, compte tenu de la fragilité des frontières tronquées du pays. Israël devra toujours se défendre contre les menaces persistantes de groupes jihadistes, qu’il s’agisse du Hezbollah chiite soutenu par l’Iran ou de terroristes sunnites radicaux. Les zones tampons, selon les auteurs, ancreront, stabiliseront et sécuriseront le gouvernement libanais naissant hostile au Hezbollah, renforçant ses efforts pour exiger le désarmement de cette organisation et des autres acteurs terroristes. La démilitarisation et les zones tampons offrent également, selon eux, un avantage sécuritaire à Israël et à d’autres minorités ethniques régionales, telles que les Druzes et les Kurdes de Syrie.
Face à l’Égypte, les auteurs estiment qu’Israël devrait chercher une démilitarisation complète des approches du Sinaï vers Gaza, telle que prévue par l’annexe militaire du traité de paix israélo-égyptien de 1979.
D’un point de vue international, les frontières défendables d’Israël constituent également, selon l’analyse, une condition vitale pour la politique « America First » de l’administration américaine au Moyen-Orient. Préserver ces frontières représente un intérêt partagé entre Israël et les États-Unis, qui cherchent à garantir la stabilité régionale et à permettre une prospérité économique en coopération avec des États de premier plan comme l’Arabie saoudite.
Par ailleurs, les frontières défendables en Judée-Samarie, en particulier la sécurisation et le maintien de la vallée du Jourdain et de la crête montagneuse de Judée-Samarie, constituent selon les auteurs des exigences sécuritaires inconditionnelles pour toute entité palestinienne future dans cette région. Israël doit également s’assurer que les zones sous Autorité palestinienne ne soient pas utilisées pour rassembler des groupes terroristes, en particulier dans les camps de réfugiés.
Pour tout redéploiement éventuel de Tsahal vers de nouvelles lignes de sécurité, les auteurs estiment qu’Israël exige une vérification fiable et un contrôle rigoureux du désarmement et du démantèlement du Hezbollah, relais iranien, ainsi que des autres groupes terroristes islamistes au Liban et en Syrie, et du Hamas à Gaza. Ces conditions sécuritaires inconditionnelles devraient s’accompagner, selon eux, de nouveaux arrangements de sécurité frontalière en coopération avec les forces militaires des États voisins, qui pourraient à terme remplacer la présence sécuritaire israélienne. Les auteurs concluent que, particulièrement après les atrocités du 7 octobre et face à la pression persistante du régime iranien sur les États-Unis pour pousser les forces de défense israéliennes hors de leurs positions sécuritaires vitales dans le sud du Liban, l’établissement de frontières défendables pour Israël au sud, au nord et à l’est constitue une exigence sécuritaire existentielle et une pierre angulaire critique d’une région du Moyen-Orient potentiellement stabilisée, sûre et prospère.
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