Les appels au remplacement du Premier ministre Benjamin Netanyahou se font entendre rĂ©gulièrement, et il s’agit lĂ d’une position parfaitement lĂ©gitime.
En tant que chef du gouvernement, Netanyahou porte une part de responsabilitĂ© dans l’Ă©chec du 7 octobre. Ayant dirigĂ© le pays pendant des annĂ©es, il ne peut se soustraire Ă cette responsabilitĂ© nationale et ministĂ©rielle.
Mais la responsabilité seule ne suffit pas à trancher la question du leadership.
Celui qui souhaite remplacer le Premier ministre doit dĂ©montrer, de manière claire et convaincante, qu’il existe une meilleure alternative. Pas seulement un autre homme, mais une vision plus juste, une expĂ©rience plus adaptĂ©e, un jugement plus sĂ»r et une capacitĂ© supĂ©rieure Ă diriger l’État d’IsraĂ«l dans la rĂ©alitĂ© sĂ©curitaire et politique complexe oĂą il se trouve aujourd’hui.
Et c’est prĂ©cisĂ©ment lĂ que le problème commence.
La plupart de ceux qui prĂ©tendent aujourd’hui au trĂ´ne ne viennent pas de l’extĂ©rieur du système. Eisenkot, Gantz, Bennett, Lapid, YaĂŻr Golan et d’autres ont fait partie intĂ©grante de l’appareil politique et sĂ©curitaire des vingt-cinq dernières annĂ©es. Certains ont occupĂ© le poste de Premier ministre, de ministre de la DĂ©fense, de ministre, de gĂ©nĂ©ral de division, de chef d’Ă©tat-major ou de membre du cabinet restreint.
Pendant des annĂ©es, l’État d’IsraĂ«l a Ă©tĂ© guidĂ© par une conception stratĂ©gique dont un grand nombre des prĂ©tendants actuels au trĂ´ne ont Ă©tĂ© parmi les artisans, les partisans et les architectes. Cette conception soutenait qu’il Ă©tait possible de gĂ©rer le conflit plutĂ´t que de le trancher. Elle reposait sur une combinaison de dissuasion, de confinement, de « campagne entre les guerres », de rounds de combat limitĂ©s, d’amĂ©lioration de la situation Ă©conomique des Palestiniens dans l’idĂ©e que cela rĂ©duirait la motivation au terrorisme, et de recherche d’arrangements provisoires — le tout portĂ© par la conviction qu’il Ă©tait possible de prĂ©server la stabilitĂ© dans la durĂ©e sans changer fondamentalement la rĂ©alitĂ© sĂ©curitaire.
PrĂ©cisons un point important : tous ces outils n’Ă©taient pas erronĂ©s en soi. La campagne entre les guerres, par exemple, a permis des rĂ©sultats significatifs en freinant l’implantation iranienne et le renforcement de nos ennemis. De mĂŞme, la dissuasion, les arrangements provisoires ou les mesures Ă©conomiques constituent des outils lĂ©gitimes dans la boĂ®te Ă outils de tout État.
Le problème a commencĂ© lorsque ces mĂŞmes outils ont cessĂ© d’ĂŞtre des moyens pour devenir une stratĂ©gie en soi. Au lieu de servir de chemin vers une dĂ©cision ou un changement de rĂ©alitĂ©, ils sont devenus un substitut Ă la dĂ©cision elle-mĂŞme. C’est ainsi qu’est nĂ©e une conception fondĂ©e sur la gestion du conflit, le report de l’affrontement et l’obtention d’un calme temporaire, plutĂ´t que sur une poursuite constante d’un changement fondamental de la rĂ©alitĂ© sĂ©curitaire.
Cette conception s’est effondrĂ©e le 7 octobre.
C’est pourquoi celui qui sollicite aujourd’hui la confiance du public doit expliquer non seulement pourquoi Netanyahou devrait partir, mais aussi quelle a Ă©tĂ© sa propre part dans cette conception, et ce qui a changĂ© depuis chez lui. Il est difficile de prĂ©senter une voie nouvelle quand on a Ă©tĂ© un acteur important de l’ancienne voie.
Il faut reconnaĂ®tre Ă Avigdor Lieberman qu’il fut, parmi les principaux dirigeants du camp opposĂ© Ă Netanyahou aujourd’hui, le seul Ă avoir mis en garde de manière constante, pendant des annĂ©es, contre la politique de confinement, contre le fait de se contenter de rounds de combat, et contre la possibilitĂ© de vivre durablement aux cĂ´tĂ©s du Hamas sans le vaincre. Il a mĂŞme appelĂ© sans dĂ©tour Ă agir pour Ă©liminer la direction du Hamas, y compris Yahya Sinouar et IsmaĂŻl Haniyeh, Ă partir de l’idĂ©e qu’on ne pouvait s’accommoder de l’existence d’un pouvoir terroriste dans la bande de Gaza. MĂŞme si l’on peut ĂŞtre en dĂ©saccord avec lui sur bien d’autres sujets, il est difficile d’ignorer la constance dont il a fait preuve sur cette question prĂ©cise.
Et en face se trouve Netanyahou.
Nul ne conteste que la responsabilitĂ© suprĂŞme de l’Ă©chec pèse Ă©galement sur lui. Mais Ă mes yeux, c’est prĂ©cisĂ©ment lui qui a traversĂ© le processus de prise de conscience le plus significatif depuis l’effondrement de la conception.
Cela n’efface en rien sa responsabilitĂ©. Cela signifie simplement que les dirigeants sont aussi jugĂ©s sur leur capacitĂ© Ă apprendre, Ă changer et Ă agir diffĂ©remment lorsque la rĂ©alitĂ© change.
Depuis le 7 octobre, IsraĂ«l a adoptĂ©, sous la direction de Netanyahou, une politique bien plus offensive. La guerre contre le Hamas, les coups continus portĂ©s au Hezbollah, l’Ă©largissement de la libertĂ© d’action de Tsahal et la volontĂ© de prendre des dĂ©cisions stratĂ©giques plus audacieuses face Ă l’Iran — tout cela tĂ©moigne, Ă mes yeux, d’un changement significatif de vision du monde. On peut dĂ©battre de certaines dĂ©cisions prĂ©cises, mais il est difficile d’ignorer qu’une part centrale de la responsabilitĂ© — et aussi du mĂ©rite — dans la prise de dĂ©cisions stratĂ©giques repose d’abord et avant tout sur le bureau du Premier ministre.
C’est ainsi que se forme, Ă mes yeux, un paradoxe : le dirigeant qui porte une responsabilitĂ© non nĂ©gligeable dans l’Ă©chec est aussi celui qui semble s’ĂŞtre le plus dĂ©tachĂ© de l’ancienne conception, plus que tous ses rivaux.
C’est pour cette raison que je considère qu’il reste, aujourd’hui encore, le candidat en tĂŞte pour former le prochain gouvernement. Celui qui souhaite contester cela doit prĂ©senter une meilleure alternative — pas seulement une critique plus virulente.
On peut appeler cela « le moindre mal ». Je vois plutĂ´t cela comme le choix d’un candidat qui propose aujourd’hui, dans les circonstances actuelles, la combinaison la plus convaincante d’expĂ©rience, de responsabilitĂ© et de prise de conscience. Certes, il existe d’autres questions de fond qui n’ont pas Ă©tĂ© abordĂ©es ici, mais le cĹ“ur du dĂ©bat reste la conception sĂ©curitaire et stratĂ©gique, et c’est Ă mes yeux la question centrale.
Et de là découle aussi un appel personnel à mon ami Avigdor Lieberman.
Je sais qu’il existe entre vous des dĂ©saccords profonds, personnels et politiques, et qu’ils ont leur fondement. Mais si l’intĂ©rĂŞt supĂ©rieur de l’État doit primer, il conviendrait d’envisager, après les Ă©lections, une possibilitĂ© de coopĂ©ration.
S’il s’avère effectivement que c’est Netanyahou qui reçoit la confiance du public pour former le gouvernement, et si la nouvelle orientation stratĂ©gique se poursuit, il se pourrait qu’une alliance entre celui qui a traversĂ© un processus de prise de conscience et celui qui a averti pendant des annĂ©es contre la conception dĂ©faillante soit plus profitable Ă l’État d’IsraĂ«l qu’une alliance avec l’ensemble des forces de l’opposition, qui n’ont pas encore fait un vĂ©ritable examen de conscience sur leur propre conception politique, et qui sont aujourd’hui unies principalement autour d’un seul objectif : remplacer Netanyahou.
En dĂ©finitive, la question n’est pas seulement de savoir qui dirigera le gouvernement.
La question est de savoir si l’État d’IsraĂ«l a rĂ©ellement changĂ© de conception, celle qui l’a menĂ© au 7 octobre, ou s’il se contente de changer d’hommes, tandis que les conceptions de fond restent inchangĂ©es.
Le public n’est pas seulement appelĂ© Ă choisir entre des hommes. Il est appelĂ© Ă choisir entre des conceptions, entre des visions du monde, et entre celui qui dĂ©montre par ses actes qu’il est capable d’apprendre, de changer et de diriger l’État d’IsraĂ«l dans la nouvelle rĂ©alitĂ© qui lui a Ă©tĂ© imposĂ©e.
Pour aller plus loin sur les dĂ©bats autour de la responsabilitĂ© de Netanyahou et l’après-7-octobre, notre rĂ©daction avait suivi de près la confrontation entre le père de l’otage Ori Danino et le Premier ministre, ainsi que le discours de Netanyahou sur l’Iran, le Hezbollah et le Hamas Ă la sortie du Chabbat.






