Le cri d’un survivant de Nova : « Parfois je dors dehors comme un sans-abri, je ne veux pas que le foyer soit blessĂ© par moi »

« Il y a deux semaines, Elad Ă©tait Ă  la mer avec des amis. Deux drones sont passĂ©s au-dessus de lui, et en quelques secondes il est retournĂ© Ă  ce matin-lĂ . Il s’est allongĂ© sur le sable, tremblant, incapable de respirer. J’ai dĂ» appeler le Magen David Adom et expliquer Ă  ses amis comment gĂ©rer la crise d’angoisse qu’il traversait lĂ -bas. » C’est ainsi qu’Osnat, la mère d’Elad Amos Hasson (25 ans), de Herzliya, raconte le calvaire de son fils, qui a survĂ©cu au massacre du festival Nova mais peine Ă  s’en remettre depuis.

Depuis ce samedi du 7 octobre, Elad n’est jamais retournĂ© travailler. Selon lui et selon sa mère, il en a envie, mais il n’y arrive pas. Il vit avec des crises d’angoisse sĂ©vères, Ă©vite les situations susceptibles de le submerger, et ne demande qu’une seule chose : intĂ©grer une maison de stabilisation pour une pĂ©riode suffisante afin de suivre une vĂ©ritable rĂ©habilitation. Mais selon lui, le financement qui lui a Ă©tĂ© accordĂ© ne couvre qu’un seul mois, une durĂ©e qui ne permet pas un traitement rĂ©el.

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« Je serais vraiment heureux de recevoir de l’aide. Cela fait trop longtemps que je cours après elle », confie Elad. « Aller un mois et puis quoi ? Pour quoi faire ? C’est un pansement temporaire. J’ai besoin de suivre un vrai processus. MĂŞme une fleur met du temps Ă  Ă©clore, il faut s’en occuper. Un mois, c’est le temps qu’il faut au corps pour se libĂ©rer du stress. Comment peut-on soigner l’esprit dans ces conditions ? Ce n’est qu’après un certain temps qu’on commence vraiment Ă  guĂ©rir. »

Il y a environ deux ans, il Ă©tait dĂ©jĂ  entrĂ© dans une maison de stabilisation privĂ©e, après que sa famille a rĂ©uni des dizaines de milliers de shekels pour financer ce sĂ©jour. « Personne de l’État ne nous a aidĂ©s. Aujourd’hui, alors que je sais enfin de quel traitement j’ai besoin, je n’ai pas les moyens de trouver des dizaines de milliers de shekels. »

Une difficulté visible au quotidien

Sa mère, Osnat, se bat depuis le 7 octobre aux cĂ´tĂ©s d’autres parents de survivants de Nova, dans les commissions de la Knesset et partout oĂą c’est possible. Elle n’attend pas que quelqu’un se batte Ă  sa place pour son fils.

Elle a accompagnĂ© des survivants et a mĂŞme contribuĂ© Ă  sauver la vie de l’un d’eux, qui s’Ă©tait tournĂ© vers elle alors qu’il traversait une crise suicidaire. Mais selon elle, pendant qu’elle se battait pour les autres, l’Ă©tat de son propre fils n’a fait qu’empirer. « Cela fait trois ans que je me bats pour tout le monde », dit-elle. « Et mon enfant Ă  moi ? Je ne demande pas de pitiĂ©. Je demande simplement qu’on s’occupe de lui. »

Selon elle, Elad fait tout ce qu’il peut pour tenir. Il est surfeur professionnel, passe des heures Ă  la mer et fait du bĂ©nĂ©volat dans des colonies de vacances pour enfants. « Le surf le maintient sain d’esprit », dit-elle. « Il cherche constamment des solutions pour lui-mĂŞme. Il veut tellement redevenir celui qu’il Ă©tait. Il me dit : ‘Maman, je n’y arrive pas.’ »

Osnat voit la difficultĂ© de son fils au quotidien. « Je reçois des appels au milieu de la nuit de ses amis qui me disent qu’il a fait une crise d’angoisse, et je me retrouve Ă  courir après lui dans les champs. J’Ă©tais avec lui lors d’une crise alors qu’il Ă©tait dans la baignoire et criait ‘ils arrivent, ils arrivent’. J’ai frappĂ© Ă  la porte et il n’a pas rĂ©pondu. Le haut de son corps Ă©tait devenu bleu et il avait de l’Ă©cume Ă  la bouche. Avec le temps, je me suis simplement inventĂ© des outils pour affronter ce genre de situations. Quand il m’appelle, je rĂ©ponds seulement par ‘que s’est-il passĂ© ?’. Je suis constamment sur le qui-vive. »

Quand il a Ă©tĂ© secouru sur la plage lors de sa dernière crise d’angoisse, c’Ă©tait la 21e fois qu’Elad Ă©tait Ă©vacuĂ© en ambulance depuis le 7 octobre. « Le Magen David Adom peut vĂ©rifier le pouls, la tension, les constantes, mais aucun appareil ne peut mesurer l’essentiel. Ce sont trois annĂ©es de stress, de peur et de vigilance permanente. J’ai besoin qu’on s’occupe de mon fils, un point c’est tout. »

Elle raconte que les dĂ©clencheurs d’Elad restent imprĂ©visibles, et continuent d’apparaĂ®tre près de trois ans après les faits. « Hier, j’ai dĂ©couvert un nouveau dĂ©clencheur. Il m’a entendue parler au tĂ©lĂ©phone des problèmes de quelqu’un d’autre, il s’est levĂ© et il est sorti sans un mot. Ensuite il m’a dit qu’il ne supportait tout simplement pas d’entendre parler des problèmes des autres. Chaque fois, on dĂ©couvre encore autre chose qui le submerge. »

Pour se protĂ©ger, Elad essaie de ne rester qu’auprès de personnes qui savent comment rĂ©agir face Ă  ses crises. « Je suis fragile », admet-il. « Si je traverse une mauvaise pĂ©riode, il m’arrive de dormir dehors comme un sans-abri, je ne veux pas que le foyer soit blessĂ© par moi. J’ai dĂ©jĂ  dormi dans la rue, chez des amis, chez tous ceux qui pouvaient m’accueillir. Je fais du mal Ă  ma famille parce que je ne reçois pas le bon traitement. »

Osnat raconte que l’avenir l’inquiète aussi. « Un jour il m’a demandĂ© : ‘Maman, comment vais-je ĂŞtre père ? Mes enfants n’ont pas Ă  souffrir de mes blessures.’ »

Un suivi psychologique insuffisant

Dans son Ă©tat actuel, mĂŞme des lieux parfaitement ordinaires peuvent instantanĂ©ment devenir un dĂ©clencheur. « Un jour je suis allĂ© au centre commercial avec maman », se souvient-il. « J’ai entendu quelqu’un parler arabe, et je suis retournĂ© directement au 7 octobre. Je n’arrivais plus Ă  manger, je suis sorti et j’ai couru en criant au milieu d’un parc. »

Elad raconte avoir dĂ©jĂ  essayĂ© un suivi psychologique, sans succès. « À la fin des sĂ©ances, la psychologue m’a dit qu’elle ne pouvait rien faire pour m’aider. Je perds confiance dans le système. Je ne me rĂ©habilite pas, je recule. »

Osnat tient Ă  prĂ©ciser qu’elle ne cherche ni dons ni solutions temporaires. « Que l’État s’occupe d’abord de lui, ensuite ils se disputeront entre eux pour savoir qui paie. Un mois en maison de stabilisation, ce n’est tout simplement pas suffisant. Le temps qu’une relation de confiance se construise avec l’Ă©quipe, le temps qu’on commence Ă  toucher Ă  l’esprit, il faut dĂ©jĂ  repartir. Elad a besoin d’au moins trois mois pour suivre un vrai processus. »

Ces trois dernières annĂ©es sont devenues pour eux une course sans fin après des commissions, des autorisations et des intervenants. « Il y a des gens bien en chemin qui veulent aider, mais au bout du compte tout se bloque Ă  cause des budgets, des procĂ©dures et des autorisations. Il y a des conflits entre ministères, des conflits entre caisses de santĂ©, et au final c’est nous qui payons le prix », dĂ©nonce-t-elle.

« En tant que mère d’un survivant de Nova, je ne devrais pas avoir Ă  courir après l’aide. C’est l’aide qui devrait courir après moi. On les a suffisamment abandonnĂ©s le 7 octobre, on ne peut pas aussi abandonner leur prise en charge. Qu’a fait Elad, en somme ? Il est allĂ© Ă  une fĂŞte pour danser avec des amis. Il demande seulement une vĂ©ritable chance de se reconstruire. »

Le ministère de la SantĂ© a rĂ©pondu : « Nous soutenons la mise Ă  disposition d’alternatives d’hospitalisation thĂ©rapeutiques (et non de rĂ©habilitation) via des maisons de stabilisation et des hospitalisations Ă  domicile, gĂ©rĂ©es par les caisses de santĂ©. En règle gĂ©nĂ©rale, la recommandation est une durĂ©e de traitement moyenne d’environ un mois Ă  45 jours. Il est important de prĂ©ciser qu’une maison de stabilisation constitue un niveau de prise en charge, le traitement se poursuivant ensuite via d’autres services. » Concernant ce cas prĂ©cis, le ministère a indiquĂ© que l’information relève de la caisse de santĂ© ou de l’organisme assureur du patient. L’Assurance nationale (Bitouah Leumi) a choisi de ne pas rĂ©agir.

Pour aller plus loin sur les survivants du festival Nova et le manque de prise en charge de l’État, notre rĂ©daction avait suivi de près le dĂ©cès de Shiral Golan, jeune survivante que sa famille estime avoir Ă©tĂ© abandonnĂ©e par l’État.