
Un accord entre Washington et TĂ©hĂ©ran se rapproche. Ce qui devrait ĂŞtre une bonne nouvelle pour IsraĂ«l est en train de devenir une source d’inquiĂ©tude croissante Ă JĂ©rusalem. Alors que les discussions entre les États-Unis et l’Iran progressent vers un possible accord-cadre — un mĂ©morandum en 14 points dont l’existence a Ă©tĂ© rĂ©vĂ©lĂ©e par le site amĂ©ricain Axios — Benjamin Netanyahou a rĂ©uni ces derniers jours plusieurs consultations sĂ©curitaires de haut niveau pour Ă©valuer les consĂ©quences d’un compromis jugĂ© trop souple par une partie de l’establishment israĂ©lien.
Le contexte rĂ©gional dans lequel ces nĂ©gociations se dĂ©roulent est inĂ©dit. Les États-Unis et IsraĂ«l avaient dĂ©clenchĂ© le 28 fĂ©vrier dernier une offensive surprise contre l’Iran, après des semaines de tensions croissantes autour du programme nuclĂ©aire iranien. La riposte iranienne avait fait des dizaines de morts et des centaines de blessĂ©s Ă travers la rĂ©gion. Depuis, un cessez-le-feu prĂ©caire est entrĂ© en vigueur, mais Washington maintient son blocus des ports iraniens lancĂ© le 13 avril. Dans ce contexte brĂ»lant, la perspective d’un accord en 14 points qui dĂ©clarerait la fin de la guerre et ouvrirait une pĂ©riode de nĂ©gociations de trente jours sur le nuclĂ©aire, les sanctions et le dĂ©troit d’Ormuz, agite profondĂ©ment les cercles sĂ©curitaires israĂ©liens.
Le spectre du JCPOA
Le principal sujet d’inquiĂ©tude porte sur le volet nuclĂ©aire. Selon plusieurs responsables sĂ©curitaires israĂ©liens, un accord reposant sur des formulations gĂ©nĂ©rales plutĂ´t que sur des mĂ©canismes techniques extrĂŞmement prĂ©cis pourrait offrir Ă TĂ©hĂ©ran la possibilitĂ© de reconstruire progressivement ses capacitĂ©s sous couverture diplomatique. L’argument rĂ©sonne familièrement : en IsraĂ«l, beaucoup estiment que l’expĂ©rience du JCPOA de 2015 a dĂ©montrĂ© la capacitĂ© iranienne Ă exploiter les zones grises des accords internationaux. L’Iran avait signĂ©, respectĂ© les apparences pendant quelques annĂ©es, puis repris son enrichissement en catimini, jusqu’Ă accumuler des stocks d’uranium enrichi Ă des niveaux proches du seuil militaire.
La crainte n’est pas abstraite. Les frappes israĂ©liennes du printemps 2025 et de l’opĂ©ration de fin fĂ©vrier avaient, selon des experts, « considĂ©rablement rĂ©duit » la capacitĂ© iranienne Ă fabriquer une arme nuclĂ©aire. Mais ces mĂŞmes experts reconnaissent qu’on ne peut l’Ă©liminer Ă 100 %. Un accord qui permettrait Ă l’Iran de souffler, de reconstituer ses finances grâce Ă la levĂ©e des sanctions, et de reprendre ses activitĂ©s dans des sites non encore identifiĂ©s publiquement, est prĂ©cisĂ©ment le scĂ©nario que JĂ©rusalem veut Ă©viter.
Les missiles, angle mort de la négociation
La question dĂ©passe dĂ©sormais l’enrichissement nuclĂ©aire lui-mĂŞme. Pour IsraĂ«l, elle concerne tout autant les missiles balistiques et l’influence rĂ©gionale iranienne — deux dossiers qui, selon plusieurs sources sĂ©curitaires, ne seraient pas des lignes rouges absolues pour Washington dans ces nĂ©gociations. Cette perspective prĂ©occupe profondĂ©ment les responsables israĂ©liens : ces missiles constituent le principal vecteur de projection stratĂ©gique de l’Iran contre IsraĂ«l et les États arabes alliĂ©s des États-Unis. Un accord nuclĂ©aire qui ne toucherait pas Ă l’arsenal balistique iranien serait, aux yeux de JĂ©rusalem, structurellement incomplet — et dangereux.
Les discussions en cours portent sur trois dossiers principaux : les limitations du programme nuclĂ©aire, le rythme de levĂ©e des sanctions amĂ©ricaines, et les compensations financières exigĂ©es par TĂ©hĂ©ran. L’Iran rĂ©clame notamment la libĂ©ration de milliards de dollars d’avoirs gelĂ©s. Si ces fonds venaient Ă ĂŞtre dĂ©bloquĂ©s, une partie pourrait alimenter indirectement les rĂ©seaux rĂ©gionaux que JĂ©rusalem considère comme des menaces directes : le Hezbollah, les Houthis, certaines milices chiites en Irak et en Syrie.
La retenue iranienne, un signal ambigu
IsraĂ«l observe par ailleurs avec attention un signal comportemental rĂ©cent de l’Iran : son absence de rĂ©action après l’Ă©limination, mercredi soir Ă Beyrouth, d’un commandant du Hezbollah lors d’une frappe israĂ©lienne — la première dans la banlieue sud de la capitale libanaise depuis près d’un mois. Pour plusieurs analystes israĂ©liens, cette retenue inhabituelle pourrait traduire la volontĂ© de TĂ©hĂ©ran de ne pas compromettre les nĂ©gociations en cours avec Washington. L’Iran jouerait donc le temps diplomatique, Ă©vitant toute escalade susceptible de faire capoter un accord qui lui permettrait de respirer Ă©conomiquement.
Ce calcul iranien, s’il est exact, illustre prĂ©cisĂ©ment ce qu’IsraĂ«l redoute : que TĂ©hĂ©ran utilise la nĂ©gociation non comme une capitulation stratĂ©gique, mais comme une tactique de survie, gagnant du temps pour se reconstituer avant de reprendre la partie sur un meilleur pied.
Ă€ ce stade, IsraĂ«l tente d’influencer discrètement les paramètres du futur accord. Mais la question centrale demeure, suspendue entre Washington et JĂ©rusalem : jusqu’oĂą les États-Unis sont-ils prĂŞts Ă aller pour obtenir un compromis diplomatique avec TĂ©hĂ©ran — et au prix de quelles garanties rĂ©elles pour la sĂ©curitĂ© d’IsraĂ«l ?
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