CafĂ© froid sous les bombes et bunkers dans les entrailles de la terre : visite Ă  Nahariya qui refuse d’avoir peur

Il n’est pas encore midi sur le boulevard HaGa’aton Ă  Nahariya. Une heure Ă  peine s’est Ă©coulĂ©e depuis que les alertes ont retenti dans les rues de la ville, chassant passants et clients vers les abris. Mais dĂ©jĂ , devant le numĂ©ro 78, Meir Brouchi, 70 ans, a repris sa place habituelle avec trois amis autour de la table en plastique. C’est leur « parlement » quotidien, et la guerre est Ă©videmment au centre des dĂ©bats.

Brouchi n’est pas homme Ă  tourner autour du pot. « La meilleure dĂ©fense, c’est l’attaque », tranche-t-il. Sa doctrine de sĂ©curitĂ© est limpide : « Bibi doit dire au Hezbollah — pour chaque drone que vous envoyez, on lâche une bombe de deux tonnes sur toute la zone d’oĂą il a Ă©tĂ© lancĂ©. Ils ont peur de la force, on l’a dĂ©jĂ  vu. Si on fait ça, c’est terminĂ©. Bibi connaĂ®t le boulot. » Son regard dĂ©passe Beyrouth et le Liban-Sud pour atteindre la Maison-Blanche : « Il faut aussi expliquer Ă  Trump que peu importe ce qu’il dĂ©cide face Ă  l’Iran, le Liban c’est notre affaire. Ce sont nos soldats qui tombent lĂ -bas, pas des soldats amĂ©ricains. Alors qu’il nous laisse faire. »

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« Yécé bien que ça a été reporté »

À quelques tables de là, deux lycéens sont installés avec une nonchalance qui désarme. Elle siroте un café froid. Lui tient une tasse de chocolat chaud. Ce sont les jumeaux Bat-Li et Ilan Shevi, 18 ans et demi, élèves de terminale. Ce matin, ils devaient passer leur bac de Bible — annulé à la dernière minute après que le Commandement du Front intérieur a ordonné la fermeture du système éducatif local.

« Franchement, j’Ă©tais pas si prĂŞt pour le bac, alors c’est bien que ça ait Ă©tĂ© reportĂ©. Comme ça j’ai encore deux-trois jours pour rĂ©viser », admet Ilan avec un large sourire. « La situation ne m’affecte pas vraiment. Quand il y a des alertes, je suis en gĂ©nĂ©ral près d’un abri. Et je fais confiance aux systèmes de dĂ©fense de Tsahal qui nous protègent — je suis assez serein. La seule chose qui a vraiment changĂ©, c’est qu’on interdit les rassemblements de plus de 50 personnes, donc les gens ne peuvent plus aller Ă  la plage. Et justement j’avais prĂ©vu… VoilĂ . Ă€ part ça, pas grand-chose. Aujourd’hui il y a eu une alerte, mais je crois que la plupart du peuple d’IsraĂ«l est juste habituĂ© maintenant. »

Sa sĹ“ur, elle, Ă©tait prĂŞte pour le bac. Elle l’avait rĂ©visĂ© hier sur la plage. « Tout ça c’est chill », dit-elle avec ce mot qui revient dans la bouche de la jeunesse du nord comme une armure lĂ©gère contre l’inquiĂ©tude. « Oui, il y a une heure on sortait d’un abri, mais je ne laisse pas ça m’affecter — parce que si je le fais, ça n’influencerait pas dans le bon sens. Je choisis de me concentrer sur le positif. Les oiseaux chantent, le soleil brille. » Puis elle se souvient de la veille Ă  la plage : « Quand l’alerte a retenti, c’Ă©tait le chaos. Il y avait beaucoup de monde et tout le monde marchait vite vers l’abri. On a une demi-minute. Mais les gens sont prĂŞts ici, tout le monde sait exactement quoi faire. »

Lowiys Apota, comĂ©dien et acteur connu dans la rĂ©gion, entre Ă  son tour dans le cafĂ©. Pour lui, la guerre au nord frappe en premier le monde de la culture et du divertissement, et il le vit sur sa peau et dans son portefeuille. « Le divertissement, c’est le premier secteur Ă  entrer dans la marmite et le dernier Ă  en sortir. Quand tu te lèves optimiste un matin de spectacle et qu’il est annulĂ© Ă  la dernière minute — bien sĂ»r que ça affecte. » Mais il ne dĂ©serte pas pour autant. « On est dĂ©jĂ  habituĂ©s, il n’y a pas de raison d’avoir peur. Ce qui doit arriver arrivera. Mais on voit bien le changement dans la rue : dès que la situation avait semblĂ© s’amĂ©liorer un peu et que les gens avaient recommencĂ© Ă  sourire et Ă  sortir — et maintenant le cafĂ© est de nouveau Ă  moitiĂ© vide. »

Un hĂ´pital qui descend sous terre

Ă€ quelques minutes de lĂ , au Centre mĂ©dical de GalilĂ©e, le spectacle est d’une autre nature. Pas de « chill » ici. Des soldats de rĂ©serve du Commandement du Front intĂ©rieur aident les Ă©quipes mĂ©dicales Ă  faire descendre l’ensemble des patients dans les installations souterraines. On fait glisser des lits d’hospitalisation un Ă  un dans d’Ă©troits couloirs souterrains, pendant que des infirmières s’activent pour placer chaque patient dans le bon service, Ă  la bonne place, dans le ventre de la terre.

Ce complexe souterrain n’est pas une improvisation de crise. Il a Ă©tĂ© construit il y a plus de vingt ans, grâce Ă  la vision hors du commun du directeur de l’Ă©poque, le professeur Abraham (Albert) Shasha, dĂ©cĂ©dĂ© depuis. Shasha avait compris très tĂ´t que la proximitĂ© gĂ©ographique de l’hĂ´pital avec la frontière libanaise faisait peser une menace rĂ©elle sur les patients et le personnel. Il avait insistĂ© pour construire un hĂ´pital entièrement protĂ©gĂ© sous terre. Ă€ l’Ă©poque, beaucoup le regardaient comme un original. « Le directeur fou », disait-on dans les couloirs. On l’accusait d’avoir jetĂ© 30 millions de shekels de fonds publics Ă  la poubelle.

Les annĂ©es lui ont donnĂ© raison. La directrice adjointe actuelle, la professeure Khitam Hussain, en dresse le bilan avec calme : « La première fois que nous avons utilisĂ© ce complexe, c’Ă©tait en 2006, pendant la deuxième guerre du Liban. Un missile du Hezbollah a frappĂ© directement le bâtiment de l’hĂ´pital. Quatre salles ont Ă©tĂ© entièrement dĂ©truites. Ce qui a sauvĂ© les patients et le personnel, c’est simplement qu’ils n’Ă©taient pas lĂ . Ils Ă©taient protĂ©gĂ©s en dessous. » La deuxième utilisation majeure date de l’accueil de plus de 3 000 blessĂ©s de la guerre civile syrienne. Depuis le 7 octobre, les Ă©quipes sont dĂ©jĂ  descendues quatre fois — principalement lors des opĂ©rations les plus intenses face Ă  l’Iran.

Le dĂ©mĂ©nagement en cours reprĂ©sente 600 lits Ă  transfĂ©rer sous terre. Seules les unitĂ©s dĂ©jĂ  protĂ©gĂ©es en surface — soins intensifs, urgences, maternitĂ© — restent Ă  leur place. L’hĂ´pital dessert près de 700 000 habitants du nord du pays, « qui ne s’arrĂŞtent pas de tomber malades parce qu’il y a la guerre », rappelle la professeure Hussain. Et en parallèle : « Chaque jour, nous recevons des blessĂ©s de la guerre au Liban — soldats et civils. Depuis le 7 octobre, nous avons traitĂ© plus de 6 500 blessĂ©s. »

Elle aussi fait la route chaque matin depuis Karmiel, laissant sa famille derrière elle pour traverser la ligne de feu. « Il y a toujours de l’inquiĂ©tude dans le cĹ“ur. La route elle-mĂŞme est stressante — quand il y a une alerte, il faut s’arrĂŞter sur le cĂ´tĂ© et trouver vite un endroit oĂą s’abriter. Mais notre objectif est de donner Ă  notre public le meilleur service mĂ©dical possible. Nous sommes des serviteurs du public », dit-elle avec une fiertĂ© non dissimulĂ©e.

Noms des interceptions, refuges dans les jardins

Pour les enfants du personnel mĂ©dical, une garderie spĂ©ciale a Ă©tĂ© ouverte dans l’enceinte mĂŞme de l’hĂ´pital, accueillant 130 enfants de 3 Ă  12 ans chaque fois que le système Ă©ducatif ferme dans la ville. Itzhak Amsili, 40 ans, aide-soignant aux urgences, vit Ă  Shlomi — une localitĂ© dont les Ă©coles sont fermĂ©es depuis une semaine. Ses fils Nadav et Harel sont avec lui aujourd’hui. « C’est une aide immense pour nous en tant que parents, et ça donne aux enfants un cadre social avec d’autres enfants dans la mĂŞme situation. »

Son fils Nadav, 8 ans et demi, a dĂ©veloppĂ© une expertise digne d’un analyste militaire. « Depuis la maison, on voit et on entend très bien les interceptions. Selon la direction de l’interception, on sait dĂ©jĂ  ce qui se passe. Si elle part vers le Liban — ça va. Si c’est vers Shumria — on est tranquilles. Si c’est dans notre zone, comme Ara al-Aramashe, on se rapproche vite du refuge qu’on a Ă  la maison. Et si c’est Ă  Rosh HaNikra ou Batzat, on descend directement dans l’abri. Au dĂ©but on avait peur, mais ensuite on s’est juste habituĂ©s Ă  cette guerre avec le Liban. »

Maria Agilov, 35 ans, rĂ©sidente d’Akhziv et mère de Lial, 8 ans, apporte une note plus amère au tableau. Hier soir, sa fille dormait dĂ©jĂ  quand la dĂ©cision d’annuler les cours est tombĂ©e. « C’est frustrant pour les enfants. Ils auraient pu nous prĂ©venir plus tĂ´t pour qu’on puisse s’organiser. » Sa colère dĂ©passe la logistique. Elle touche Ă  quelque chose de plus profond — la crainte que l’extraordinaire ne finisse par ĂŞtre banalisĂ©. « Je veux juste qu’il y ait une vraie justification Ă  tous ces missiles qu’on prend chaque jour. Que cette situation ne finisse pas par se diluer et devenir simplement une autre routine folle dans laquelle on est censĂ©s vivre. »

Itzhak Amsili, lui, n’envisage pas une seule seconde de partir. « Nous ne quitterons pas la frontière nord. Mes enfants grandiront en GalilĂ©e occidentale. Ă€ droite la mer, Ă  gauche la forĂŞt — il n’y a nulle part d’aussi beau dans tout le pays. C’est quelque chose Ă  quoi on ne peut pas, on ne doit pas renoncer. Cette guerre aussi finira par ĂŞtre derrière nous. Mon rĂŞve, c’est que mes enfants grandissent, fondent des familles et construisent une maison ici — en GalilĂ©e occidentale. Que cet endroit fleurisse, que des gens de tout le pays viennent s’y installer et reconstruire le nord. »


Pour comprendre les outils qui protègent ces civils au quotidien, lire : « Or Eitan » est entrĂ© en guerre : IsraĂ«l dĂ©ploie pour la première fois son système laser au Nord. Et pour le contexte humain plus large des habitants du nord revenus chez eux après l’Ă©vacuation, notre article sur le Hezbollah qui Ă©largit son tir : roquettes interceptĂ©es Ă  Acre et Nahariya met en perspective la pression permanente que subissent ces localitĂ©s.