Les images ont circulé et laissé peu de place à l’interprétation. Lors d’une manifestation pro-palestinienne à Stockholm, une mise en scène publique a été organisée dans l’espace urbain : une femme représentant une Palestinienne, et face à elle, un homme déguisé en colon blanc qui lui arrache son bébé avant de le tuer sous les yeux des passants et des manifestants. Une performance théâtrale, disent ses organisateurs. Une incitation à la haine, répondent ses détracteurs.
C’est B’Tselem, l’organisation israélienne de défense des droits humains — connue pourtant pour ses positions souvent très critiques envers la politique israélienne dans les territoires — qui a choisi de monter au créneau. L’organisation a déposé des demandes formelles d’arrestation des participants auprès de trois interlocuteurs simultanément : la ministre de la Culture suédoise chargée des questions d’antisémitisme, le Premier ministre, et la police locale de Stockholm.
Quand l’art devient vecteur de déshumanisation
La nature de cette performance mérite qu’on s’y attarde. La mise en scène ne critique pas une politique, ne dénonce pas un événement précis : elle construit une image archétypale — le colon blanc meurtrier d’enfants — et la joue en public, dans un espace de manifestation, devant une foule acquise. Ce faisant, elle emprunte directement au registre des stéréotypes les plus anciens et les plus dangereux de l’antisémitisme européen : le mythe du meurtre rituel, la figure du Juif qui tue les enfants, transposée ici dans un habillage politique contemporain.
Le fait que cette représentation se soit déroulée en Suède n’est pas anodin. Le pays scandinave, longtemps présenté comme un modèle de tolérance et de défense des droits humains, traverse depuis plusieurs années une crise profonde face à la montée des actes antisémites sur son territoire. La communauté juive suédoise, en particulier à Malmö, a alerté à de nombreuses reprises sur la dégradation de son environnement sécuritaire. Des familles juives ont quitté la ville. Des synagogues fonctionnent sous haute protection policière.
B’Tselem franchit un pas inhabituel
Ce qui rend cette affaire particulièrement notable, c’est l’identité de l’organisation qui a choisi d’intervenir. B’Tselem n’est pas une organisation pro-gouvernementale israélienne. Ses rapports ont souvent été utilisés par des militants pro-palestiniens pour critiquer Israël, et elle entretient des relations tendues avec plusieurs gouvernements israéliens successifs. Que ce soit précisément B’Tselem qui saisisse les autorités suédoises pour antisémitisme témoigne de la gravité perçue de la scène — suffisamment choquante pour transcender les clivages politiques habituels.
La balle est désormais dans le camp des autorités suédoises. Leur réponse — ou leur silence — dira beaucoup sur la capacité de la Suède à appliquer à l’antisémitisme les mêmes standards qu’elle applique aux autres formes de haine. Les demandes de B’Tselem sont claires : des arrestations, pas des communiqués de compassion.
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