FRERES ENNEMIS par Rony Akrich

Si nous communiquons les uns avec les autres, c’est que nos paroles ne sont pas de simples mots. Ce qui est reçu par autrui, ce ne sont pas des mots, c’est une totalitĂ© que forment le mot et son sens. Mais cette totalitĂ© n’est pas seulement celle du signifiant et du signifiĂ©, elle trouve son origine dans la totalitĂ© de soi donnĂ©e Ă  mĂŞme l’expression. Le mot peut-ĂŞtre rĂ©pĂ©tĂ© et enregistrĂ© par un magnĂ©tophone comme un simple son. Mais le magnĂ©tophone ne comprend pas. Il n’apprĂ©hende pas la signification, il n’est pas sensible au sens, Ă  la vibration d’une voix, Ă  sa chaleur et Ă  ce qu’exprime une prĂ©sence Ă  travers les mots. Il faut une intelligence pour constituer le signe et lui donner un sens, il faut une conscience sensible pour apprĂ©hender une prĂ©sence. C’est la prĂ©sence qui est intelligente et qui se communique dans les mots. L’essence de la stabilitĂ© de toute communautĂ© humaine, et donc d’une nation, repose avant tout sur la parole. L’apparition de tout individualisme neutralise la parole et entraĂ®ne un acte de violence muet, dès son arrivĂ©e l’unitĂ© de la relation avec l’autre se brise, la dualitĂ© entre moi/l’autre se structure sous la forme d’un conflit. Ce qui est fondĂ© sur le terrain de l’unitĂ©, c’est la possibilitĂ© d’une reconnaissance mutuelle, d’une entente, d’un respect mutuel. En brisant la relation, la violence dĂ©truit ce qui rend possible une communication. La violence est cette impatience dans le rapport avec autrui, qui dĂ©sespère d’avoir raison et choisit le moyen le plus court pour forcer l’adhĂ©sion. Mais Ă  ce titre, le violent se retrouve seul avec sa violence. La violence vous referme sur vous-mĂŞme et vous coupe des autres. Mais en mĂŞme temps, la violence se retourne contre nous-mĂŞmes. Elle est destruction de soi ; les Anciens savaient dĂ©jĂ  que la colère est une courte folie. On dit justement que celui qui est livrĂ© Ă  la colère est hors de lui. C’est seulement quand on est dĂ©tendu que l’on est soi-mĂŞme. La colère est une Ă©motion qui aliène le sujet, elle est une folie. Il y a certes une diffĂ©rence entre le brusque accès de colère qui retombe assez vite et vous laisse honteux de vous ĂŞtre laissĂ© emporter, et la haine qui entretient le ressentiment, nourrit dans la pensĂ©e l’intention de nuire. Mais le fait mĂŞme de laisser la violence s’emparer de soi, c’est aussi se perdre soi-mĂŞme. Que la colère soit dĂ©jĂ  une folie, cela se montre dans le dĂ©chaĂ®nement qui s’empare du corps, la violence suppose un Ă©chappement au contrĂ´le; l’explosion Ă©motive se libère en dĂ©chaĂ®nements paroxystiques, cris et gesticulations, qui attestent l’échec de toutes les disciplines personnelles. La Parole est l’expression vivante de la conscience qui donne une âme au langage. Je m’exprime avec la parole, comme je m’exprime par ma posture, avec mon regard, avec tout mon corps. L’autre s’exprime avec la moindre de ses attitudes corporelles, le moindre de ses regards. Non seulement cela, mais chacun d’entre nous s’exprime autant consciemment qu’il peut s’exprimer inconsciemment. L’être humain par sa seule existence s’exprime Ă  la fois dans le champ verbal et non-verbal. L’expression humaine est comme une gestuelle, une danse qui emporte avec elle son sens. La parole est un vĂ©ritable geste et elle contient son sens comme le geste contient le sien

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