Iran, Israël, le Golfe et les États-Unis : l’Inde ne peut pas être l’amie de tout le monde
Pendant des décennies, l’Inde a cultivé l’art du grand écart diplomatique au Moyen-Orient. Vendre des armes à Israël et soutenir officiellement la cause palestinienne. Importer du pétrole iranien à prix cassé tout en ménageant Washington. Entretenir des liens économiques profonds avec les monarchies du Golfe sans se brouiller avec Téhéran. Cette politique de l’équilibre — que ses architectes appellent pudiquement « autonomie stratégique » — tenait tant que la région ne s’embrasait pas vraiment. Depuis le 28 février 2026, elle est en miettes.
La guerre déclenchée ce jour-là par les frappes américano-israéliennes sur l’Iran a mis fin au confort de la neutralité indienne. Et l’Inde, qu’elle le veuille ou non, s’est retrouvée d’un côté.
Modi à la Knesset, puis la guerre
La séquence mérite d’être rappelée. Le 25 et 26 février, Narendra Modi effectuait une visite d’État en Israël — premier Premier ministre indien à s’exprimer devant la Knesset, geste symbolique fort. Deux jours plus tard, les frappes commençaient. Le timing a alimenté les spéculations sur un éventuel préavis accordé à New Delhi. L’opposition indienne, le Congrès national indien, n’a pas manqué de souligner l’incongruité : Modi en visite chaleureuse à Jérusalem au moment précis où Washington et Tel Aviv lançaient une guerre.
Ni Modi ni son ministre des Affaires étrangères Jaishankar n’ont signé le livre de condoléances à l’ambassade iranienne après l’assassinat du Guide suprême Ali Khamenei. L’Inde a cosigné une résolution du Conseil de sécurité de l’ONU condamnant les frappes iraniennes contre les États du Golfe. Ces actes, en diplomatie, ont une signification claire.
L’étranglement par le détroit d’Ormuz
Ce positionnement a eu un coût immédiat et brutal. L’Iran, après avoir fermé le détroit d’Ormuz, a tiré sur des navires indiens en avril — déclarant ensuite qu’il s’agissait d’une erreur. En avril également, Téhéran a saisi un navire de commerce indien tentant de franchir le détroit. Le prix du baril de Brent est passé de 80 à 120 dollars entre début et mi-mars. Sachant que 90% des importations indiennes de gaz de pétrole liquéfié (GPL) transitent par Ormuz, le choc a été immédiat : hausse de 7% des dépenses des ménages en carburant de cuisine, pénuries dans plusieurs États, manifestations.
L’Inde importe environ 85% de son pétrole brut, dont une part significative provient du Golfe. La fermeture même partielle et temporaire du détroit suffisait à provoquer une crise économique intérieure — ce qui s’est produit.
Le Pakistan médiateur, humiliation indienne
L’autre coup dur est venu de là où on l’attendait le moins. C’est le Pakistan — rival historique, voisin nucléaire, ennemi déclaré — qui a émergé comme médiateur principal de la trêve entre Washington et Téhéran, à travers les pourparlers d’Islamabad. Le journal singapourien The Straits Times l’a noté sans détour : New Delhi ressent « une certaine amertume » face au rôle visible de Islamabad dans la négociation du cessez-le-feu. Le chef de l’opposition Rahul Gandhi a qualifié l’influence croissante du Pakistan sur la scène mondiale de « défaillance de la politique étrangère de Modi ».
Cela fait beaucoup en quelques semaines pour un pays qui se voulait puissance pivot au Moyen-Orient.
Un dilemme sans bonne réponse
Plus de dix millions de ressortissants indiens vivent dans les pays du Golfe — Émirats, Arabie saoudite, Qatar, Koweït, Oman — et envoient des milliards de dollars de remises à leurs familles. L’Inde ne peut pas se permettre de s’aliéner ces monarchies. Mais elle ne peut pas non plus ignorer que l’Iran contrôle des leviers énergétiques et maritimes dont dépend directement son économie.
Pendant des années, la formule fonctionnait parce que personne ne forçait New Delhi à choisir. La guerre de 2026 a changé la donne. L’Inde peut encore prétendre à la neutralité dans ses discours — mais ses actes, depuis février, racontent une autre histoire.
Pour approfondir sur les relations Inde-Israël et la guerre contre l’Iran :
- Inde : Israël vend pour 8,6 milliards de dollars d’armements à New Delhi
- Les États-Unis et Israël se préparent à une reprise des frappes contre l’Iran dès les prochains jours





