Le 24 mars 1999, Yevgeny Primakov, alors Premier ministre de la Russie, Ă©tait en route pour visiter les États-Unis. Alors que son avion survolait l’ocĂ©an Atlantique, Primakov a Ă©tĂ© informĂ© que les forces de l’OTAN avaient commencĂ© Ă bombarder la Yougoslavie, sans dĂ©cision du Conseil de sĂ©curitĂ© de l’ONU et contrairement Ă la position russe. Ă€ ce moment, Primakov a ordonnĂ© Ă l’avion de faire demi-tour, au-dessus de l’ocĂ©an Atlantique, et de retourner Ă Moscou pour une consultation urgente avec le prĂ©sident Eltsine.
Cette dĂ©cision symbolisait le dĂ©but d’une nouvelle ère dans les relations russo-occidentales. Quelques mois après que Primakov ait exprimĂ© son mĂ©contentement face Ă la conduite de l’OTAN en Yougoslavie, un jeune et Ă©nergique prĂ©sident nommĂ© Vladimir Poutine est arrivĂ© au pouvoir Ă Moscou, pleurant la dĂ©sintĂ©gration de l’Union soviĂ©tique et rĂŞvant de redonner influence et pouvoir Ă la Russie.
Lors de son discours Ă la ConfĂ©rence de Munich, en 2007, il a exprimĂ© ses intentions de la manière la plus directe et la plus flagrante, Ă©tonnant les participants de haut rang. « Pour le monde moderne, un modèle unipolaire est non seulement inacceptable, mais gĂ©nĂ©ralement impossible », a dĂ©clarĂ© Poutine. Il a ensuite ajoutĂ© une phrase qui rĂ©sume tout ce qui s’est passĂ© dans l’espace post-soviĂ©tique au cours des deux dernières dĂ©cennies. L’OTAN pousse ses forces de front jusqu’aux frontières de notre pays, nous adhĂ©rons Ă la Convention et ne rĂ©pondons en aucune façon Ă ces actions. « Qu’est-il advenu des promesses faites par les partenaires occidentaux après la dissolution du Pacte de Varsovie ? », s’est interrogĂ© le prĂ©sident russe.
En 2022, plus personne ne doute : l’Ă©poque oĂą les États-Unis Ă©taient la seule puissance mondiale est rĂ©volue. De nombreuses acteurs dĂ©fient aujourd’hui les États-Unis, la Russie de Poutine Ă©tant l’une d’entre elles. La Russie n’est pas une Union soviĂ©tique, elle a une Ă©conomie de taille moyenne avec de nombreux dĂ©fauts systĂ©miques. Cependant, il s’agit toujours d’un État nuclĂ©aire occupant un vaste territoire, avec une armĂ©e forte et qualifiĂ©e dans les batailles en Syrie et en Ukraine au cours des huit dernières annĂ©es. Elle veut prendre ce qu’elle envisage, par la diplomatie, les menaces ou la force. Depuis que la Russie s’est remise de la crise Ă©conomique qui a accompagnĂ© la dĂ©sintĂ©gration de l’Union soviĂ©tique, ses positions sont restĂ©es inchangĂ©es :
La Russie est une force mondiale avec laquelle il faut prendre en compte.
Il n’y aura pas d’Ă©largissement de l’alliance de l’OTAN aux dĂ©pens des pays post-soviĂ©tiques, oĂą Poutine voit son terrain de jeu naturel.
Il est possible que la guerre actuelle en Ukraine ait commencĂ© par une tentative d’obtenir le rĂ©sultat nĂ©cessaire par la manipulation – placer des forces (comme cela s’est dĂ©jĂ produit dans le passĂ©), menacer et essayer d’extorquer des concessions de grande envergure Ă l’Occident, marquer frontières d’influence et de signal vers d’autres pays post-soviĂ©tiques.
Poutine sait que Biden se concentre sur la Chine, qu’il souffre d’une faiblesse interne et qu’il se remet encore de la sortie chaotique d’Afghanistan. Il n’a vraiment aucune envie de contrĂ´ler Kiev par la force des armes, car un tel scĂ©nario aurait un prix insupportablement lourd sur la scène extĂ©rieure (sanctions Ă©touffantes) et sur la scène intĂ©rieure (soldats tuĂ©s). Il aurait prĂ©fĂ©rĂ© faire avancer ses objectifs politiques par une tactique sophistiquĂ©e qui combine la cartographie des forces, la guerre psychologique et la guerre de l’information.
Contrairement aux prĂ©visions russes, l’Occident ne s’est pas repliĂ© et a commencĂ© vigoureusement Ă se prĂ©parer Ă une Ă©ventuelle guerre en Ukraine, malgrĂ© de faibles voix de rĂ©sistance sortant en fait de Kiev. Dans la capitale ukrainienne, il est bien entendu que mĂŞme si Poutine n’est pas forcĂ©ment intĂ©ressĂ© Ă mordre sur leur territoire, ce territoire doit après tout ĂŞtre gĂ©rĂ© et entretenu (ce qui n’est pas facile, comme le sait le Moyen-Orient), mais ce sont eux qui paieront le prix du conflit Russie-Ouest.
MĂŞme par le passĂ©, les chances que l’Ukraine soit acceptĂ©e comme membre de l’OTAN Ă©taient minces. Un cas test dans ce cas est la GĂ©orgie, considĂ©rĂ©e comme un « candidat » depuis de nombreuses annĂ©es, mais ce dossier progresse tout comme celui de la Turquie. L’Atlantique vise le zĂ©ro. L’Occident n’enverra pas son armĂ©e pour sauver l’Ukraine, ne dĂ©ploiera pas ses troupes sur son sol, n’adhĂ©rera pas Ă l’OTAN ni Ă l’Union europĂ©enne. Lorsque les pays occidentaux ont ordonnĂ© d’Ă©vacuer leurs ambassades et d’arrĂŞter les vols vers Kiev, l’Ă©conomie ukrainienne a subi un coup fatal.
De l’invasion Ă l’intervention Ă©lectorale : quelles sont les options de Poutine ?
En ce sens, Poutine a dĂ©jĂ gagnĂ©, car tout pays de l’espace post-soviĂ©tique qui fait un clin d’Ĺ“il Ă l’Occident saura que lorsque l’ours russe le poursuivra, personne ne viendra Ă la rescousse avec une pousse Ă la main.
Le prĂ©sident Poutine a pu arracher cette tension, qui lui est si lucrative, pendant encore de nombreuses semaines. D’autre part, dĂ©cidez de l’expansion des opĂ©rations dans l’est de l’Ukraine, oĂą la guerre dure depuis 8 ans. Le lendemain, il choisira un scĂ©nario qui lui rapportera plus Ă ce moment-lĂ . Il peut subir Ă court terme des sanctions sĂ©vères et personnelles, mais en mĂŞme temps, il est difficile de croire que tous les EuropĂ©ens coopĂ©reront longtemps avec les États-Unis et bloqueront complètement leur voisin du Nord. Tous ces discours sur telles ou telles sanctions ne sont pas du tout pertinents dans le contexte large, bien plus significatif que les spĂ©culations sur le jour oĂą la guerre Ă©clatera en Ukraine.
Le monde unipolaire dont parlait le prĂ©sident russe en 2007 n’est plus, et la bataille des sphères d’influence ne fait que s’intensifier. Il est inĂ©vitable que les Ă©vĂ©nements dramatiques en Ukraine affectent Ă©galement le Moyen-Orient. La Russie, la Chine et mĂŞme l’Iran sont sur le point de dĂ©fier les États-Unis, qui ont dĂ©jĂ perdu tout intĂ©rĂŞt et se retirent de la rĂ©gion. Les consĂ©quences pour la sĂ©curitĂ© d’IsraĂ«l peuvent ĂŞtre graves et dangereuses.





