La lettre du Rav Lando aux députés de Degel HaTorah : « Nous n’avons plus confiance en Netanyahu »

Il y a des lettres qui changent la configuration d’un pays. Celle du Rav Dov Lando, chef spirituel du courant lituanien de la communauté ultra-orthodoxe et figure d’autorité suprême pour Degel HaTorah, aile lituanienne d’Agoudat Israël, est de celles-là. Adressée mardi aux députés de la faction à la Knesset, elle tient en quelques phrases ramassées mais dont chaque mot a le poids d’une décision rabbinique sans appel.

« Vous avez fait plus que votre devoir en accomplissant fidèlement votre mission. Nous n’avons pas confiance en le Premier ministre, nous ne nous sentons plus ses partenaires. Nous ne lui sommes plus redevables. Désormais, nous ne ferons que ce que nous pensons être bon pour le judaïsme ultra-orthodoxe, et à notre avis, il faut des élections le plus rapidement possible. Toutes sortes de discussions sur un bloc n’existent plus. Avec douleur et inquiétude, Dov Lando. »

La rupture est totale, et elle n’a pas été préparée dans l’ombre des tractations habituelles. Elle est intervenue le jour même où Benjamin Netanyahu a fait savoir, par voie de message relayé depuis la salle d’audience du tribunal où se déroule son procès, qu’il ne pouvait pas faire passer la loi d’exemption de conscription pour les étudiants de yeshiva lors de la session parlementaire en cours — faute de majorité au sein même de sa coalition. Cette annonce a mis le feu aux poudres dans les rangs de Degel HaTorah, où les députés ont immédiatement convoqué une réunion d’urgence chez le Rav Lando.

La genèse de cette rupture remonte à des mois de frustrations accumulées. Depuis un an, les partis ultra-orthodoxes avaient posé comme condition de leur soutien à la coalition l’adoption d’une loi garantissant l’exemption militaire pour les étudiants de yeshiva — une question existentielle pour leur électorat, qui refuse catégoriquement l’enrôlement de leurs fils dans Tsahal. Un ultimatum avait même été lancé il y a exactement un an. Les semaines passèrent, les mois également, les promesses de Netanyahu ne se traduisirent par aucun vote. La Cour suprême, de son côté, a récemment ordonné le réexamen des avantages économiques accordés aux ultra-orthodoxes — subventions aux crèches, réductions de transports, aides immobilières — en les conditionnant désormais à la régularisation du statut militaire. La pression judiciaire et la paralysie législative ont conjugué leurs effets pour pousser Degel HaTorah vers la rupture.

Ce qui rend cette lettre particulièrement explosive, c’est son ton. Le Rav Lando n’a pas simplement exprimé une déception. Dans des propos rapportés plus tard par les médias israéliens, il aurait qualifié Netanyahu de « menteur » et déclaré : « Même si Netanyahu vient me dire que un plus un égale deux, je ne le croirai plus. C’est un trompeur. » Une formulation aussi directe de la part d’un décisionnaire rabbinique de ce rang est rarissime dans la culture politique ultra-orthodoxe, où la retenue dans l’expression publique est de règle.

L’autre phrase du message a une portée stratégique immédiate : « Toutes sortes de discussions sur un bloc n’existent plus. » En quelques mots, le Rav Lando dynamite la logique qui a gouverné la politique haredi depuis des décennies — rester solidaire du bloc de droite autour du Likoud, quelles que soient les divergences, pour préserver un maximum de poids dans les négociations gouvernementales. Cette discipline collective, qui avait permis à Degel HaTorah et à Agoudat Israël d’obtenir des concessions significatives en matière religieuse au fil des législatures, vient officiellement d’être déclarée caduque. Désormais, le seul critère sera l’intérêt du judaïsme ultra-orthodoxe — ce qui ouvre théoriquement la voie à des alliances jusqu’ici impensables.

À la Knesset, la réaction a été immédiate. Plusieurs factions — Yesh Atid, Yisrael Beitenou et les Démocrates — ont déposé dans la foulée des projets de loi pour la dissolution de l’assemblée. Du côté du Likoud, la nervosité était palpable : si Degel HaTorah rejoint le camp des partisans d’une dissolution, la capacité de Netanyahu à retarder les élections par la maîtrise du calendrier législatif — puisque la conduite des lois est entre les mains de sa formation — sera sévèrement testée. Selon les estimations, même si les choses s’accélèrent, la date la plus précoce techniquement réalisable pour des élections resterait le 1er septembre.

Pour Netanyahu, la soirée de mardi n’a pas manqué de tension. Depuis la salle d’audience, il a tenté d’envoyer des messages pour freiner la déflagration. Il a transmis aux dirigeants haredis un appel à ne pas précipiter la dissolution. Boaz Bismut, président de la commission des Affaires étrangères et de la Défense, a multiplié les contacts avec des députés ultra-orthodoxes pour chercher une issue. Netanyahu en personne a finalement reçu le député Uri Maklev pour lui signifier que la loi de conscription ne serait pas avancée avant les élections — mais qu’elle pourrait être réglée après. Un aveu d’impuissance qui, plutôt que d’apaiser les craintes haredies, les a confirmées.

La signification de cette rupture dépasse de loin la question technique du calendrier électoral. Elle révèle l’état de délitement d’une coalition bâtie sur des promesses que les contraintes politiques et judiciaires ont rendues impossibles à tenir. Elle montre aussi que même les alliés les plus fidèles de Netanyahu — ceux qui ont soutenu son gouvernement pendant des années en avalant, selon l’expression du Rav Lando lui-même, « grenouille après grenouille » — ont atteint leur point de rupture. Dans un contexte de guerre, de procès et de pressions internationales, la coalition qui a tenu Israël depuis les dernières élections se fracture par où on l’attendait le moins : depuis le cœur même de son socle religieux.

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