La nuit qu’IsraĂ«l n’oubliera pas — « Erdogan a reconnu : nous l’avons dĂ©jouĂ© — voici le principal suspect »

Au cĹ“ur de la tempĂŞte diplomatique qui a accompagnĂ© l’opĂ©ration israĂ©lo-amĂ©ricaine « Rugissement du Lion » (baptisĂ©e Epic Fury par le Pentagone), le prĂ©sident turc Recep Tayyip Erdogan a levĂ©, ce mercredi 24 juin, un pan du rideau sur des manĹ“uvres restĂ©es largement secrètes jusqu’ici. Dans un discours devant les parlementaires de son parti, l’AKP, il a affirmĂ© que c’est grâce Ă  des « canaux de dialogue » qu’une offensive kourde — soutenue par IsraĂ«l et les États-Unis — Ă  l’intĂ©rieur du territoire iranien a pu ĂŞtre dĂ©jouĂ©e pendant les semaines les plus intenses du conflit. Une dĂ©claration qui, prononcĂ©e en public, rĂ©sonne comme un aveu autant que comme une leçon de gĂ©opolitique.

Les faits tels qu’Erdogan les a exposĂ©s

Israel Hai - Toute l actualite israelienne en une seule application gratuite

Le prĂ©sident turc a dĂ©taillĂ© comment, au lendemain du dĂ©clenchement de l’opĂ©ration « Rugissement du Lion » fin fĂ©vrier 2026, des mĂ©dias amĂ©ricains avaient commencĂ© Ă  Ă©voquer la possibilitĂ© d’une invasion terrestre menĂ©e par des groupes armĂ©s de sĂ©paratistes kurdes iraniens stationnĂ©s dans la rĂ©gion autonome du Kurdistan irakien. Selon les informations rapportĂ©es Ă  l’Ă©poque par plusieurs sources, IsraĂ«l avait mĂŞme frappĂ© des positions militaires proches de la frontière irano-irakienne pour faciliter un Ă©ventuel passage de combattants. Le journal turc Daily Sabah avait, pour sa part, mentionnĂ© qu’environ 500 militants auraient quittĂ© l’Irak en direction de l’Iran dans le but de rejoindre les combats — avant d’ĂŞtre stoppĂ©s.

Erdogan a indiquĂ© qu’Ankara avait activĂ© en urgence ses canaux de communication avec les dirigeants du Kurdistan irakien, notamment les familles Barzani et Talabani, pour les avertir fermement de ne pas participer Ă  cette opĂ©ration et de ne pas laisser leur territoire servir de plateforme de lancement. Le message Ă©tait sans Ă©quivoque : la Turquie n’apporterait aucun soutien aux Kurdes s’ils prenaient part Ă  la guerre contre l’Iran. Dans le mĂŞme temps, le chef des services de renseignement turcs, Ibrahim Kalin, avait alertĂ© lors d’une confĂ©rence Ă  Istanbul contre ce qu’il avait qualifiĂ© de risque d’ »embrasement rĂ©gional » susceptible d’opposer durablement Turcs, Kurdes, Arabes et Persans.

Le gouvernement rĂ©gional du Kurdistan s’Ă©tait rapidement distanciĂ© de l’idĂ©e que son territoire puisse servir de point de dĂ©part Ă  une attaque transfrontalière. Des dirigeants kurdes et Erdogan lui-mĂŞme avaient parallèlement contactĂ© Washington pour exprimer leur opposition Ă  ce plan.

Un « jeu sanglant et sournois » selon Ankara

Le prĂ©sident turc n’a pas mâchĂ© ses mots pour qualifier le projet qu’il dit avoir contribuĂ© Ă  faire Ă©chouer. Soulignant l’importance de la coordination multilatĂ©rale dans le blocage de cette campagne de guĂ©rilla Ă  l’ouest de l’Iran, il a conclu avec une pique acĂ©rĂ©e : « À l’avenir, on comprendra Ă  quel point il s’agissait d’un jeu sanglant et sournois, que nous — Turcs, Kurdes, Arabes et Persans — avons rĂ©ussi Ă  dĂ©jouer ensemble. »

Ce n’est pas la première fois qu’Erdogan s’exprime sur ces Ă©vĂ©nements. Dès dĂ©but mars, il avait saluĂ© la neutralitĂ© affichĂ©e par les dirigeants du Kurdistan irakien face Ă  la guerre contre l’Iran et leur engagement Ă  ne pas utiliser leur territoire comme base d’opĂ©rations. « Nous saluons les dĂ©clarations de nos frères du Kurdistan irakien », avait-il alors dĂ©clarĂ© en sortie de Conseil des ministres Ă  Ankara, « et nous croyons sincèrement qu’ils ne tomberont pas dans ce piège. »

Le rĂ´le d’Erdogan et Trump dans les coulisses

La dimension amĂ©ricaine de l’affaire n’est pas nĂ©gligeable. Plusieurs sources citĂ©es dans les mĂ©dias israĂ©liens ont rapportĂ© qu’Erdogan aurait portĂ© personnellement le dossier lors d’un entretien tĂ©lĂ©phonique avec le prĂ©sident Donald Trump, exprimant son opposition ferme Ă  l’utilisation de forces kurdes dans la guerre. Des gouvernements du Golfe auraient Ă©galement fait part de leurs rĂ©serves Ă  Washington, craignant qu’une nouvelle direction Ă  TĂ©hĂ©ran — potentiellement plus favorable Ă  IsraĂ«l — ne renforce trop la puissance rĂ©gionale de l’État hĂ©breu, perturbant l’Ă©quilibre des forces en place. Or un rapport de Ynet avait rappelĂ© que Trump avait lui-mĂŞme reconnu avoir fourni des armes aux Kurdes pour combattre les Iraniens, avant d’exprimer sa frustration lorsque ceux-ci les auraient conservĂ©es pour eux-mĂŞmes.

Dans les cercles stratĂ©giques israĂ©liens, l’Ă©chec du volet « renversement de rĂ©gime » de l’opĂ©ration « Rugissement du Lion » reste une source de frustration. L’ancien chef de la Direction du renseignement militaire, le gĂ©nĂ©ral en rĂ©serve Tamir Hayman, a confirmĂ© dans un entretien Ă  la chaĂ®ne PBC amĂ©ricaine que les États-Unis et IsraĂ«l avaient en effet dĂ©signĂ© l’ancien prĂ©sident iranien Mahmoud Ahmadinejad comme remplaçant potentiel du pouvoir des Mollahs — et que c’est Erdogan qui avait sabordĂ© ce plan. L’opĂ©ration reposait sur trois piliers : une invasion terrestre kurde depuis l’Irak, une mobilisation populaire iranienne dans les rues, et la mise en place d’une direction de substitution Ă  TĂ©hĂ©ran. Aucun de ces trois piliers ne s’est concrĂ©tisĂ©.

Le processus de paix PKK au cœur du discours

Dans son intervention devant les parlementaires de l’AKP, Erdogan a Ă©galement profitĂ© de l’occasion pour plaider en faveur du processus de paix qu’Ankara conduit avec le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), dont des publications parallèles laissent penser qu’il pourrait bientĂ´t se traduire par un cadre lĂ©gal au parlement turc. « La crise en Iran a confirmĂ© que ce processus est indispensable — non seulement pour notre pays et pour la rĂ©gion, mais aussi pour nos frères et sĹ“urs kurdes », a-t-il affirmĂ©. Selon lui, c’est prĂ©cisĂ©ment l’existence de canaux de dialogue issus de ce processus qui a permis de neutraliser les « conflits plus larges » qui auraient frappĂ© les Kurdes de plein fouet.

Ce double message — Ă  la fois rĂ©sumĂ© des coulisses d’une guerre et plaidoyer pour sa politique intĂ©rieure — illustre la posture complexe qu’Erdogan cherche Ă  occuper : mĂ©diateur rĂ©gional incontournable, garant de la stabilitĂ© kurde, et interlocuteur impossible Ă  ignorer entre Washington, JĂ©rusalem et TĂ©hĂ©ran.

Pour approfondir ces sujets liĂ©s Ă  la guerre contre l’Iran et aux tensions rĂ©gionales, vous pouvez consulter nos articles :