Il y a quelque chose de profondĂ©ment dĂ©concertant dans le fait que la Suède — ce pays que l’on citait pendant des dĂ©cennies comme le modèle de la dĂ©mocratie sociale, du dialogue, de la rĂ©habilitation plutĂ´t que de la punition — envisage aujourd’hui d’abaisser l’âge de la responsabilitĂ© pĂ©nale Ă 13 ans, de construire des centres de dĂ©tention pour mineurs et de voter des lois d’exception contre les gangs. Et pourtant, la rĂ©alitĂ© des chiffres laisse peu de place au dĂ©bat philosophique.
Depuis une dĂ©cennie, la Suède subit une vague de violence liĂ©e aux gangs qui la distingue radicalement de ses voisins scandinaves. Des tirs dans les rues de Malmö, Göteborg et mĂŞme de Stockholm. Des explosions Ă l’entrĂ©e d’immeubles rĂ©sidentiels. Des dizaines de morts chaque annĂ©e dans des règlements de comptes entre organisations criminelles dont les revenus sont estimĂ©s Ă 185 milliards de couronnes suĂ©doises annuellement — soit l’Ă©quivalent de dizaines de milliards d’euros. Selon la police, ces organisations emploient aujourd’hui environ 17 500 membres actifs et gravitent autour d’un Ă©cosystème d’environ 50 000 personnes liĂ©es Ă leurs activitĂ©s.
Des enfants comme instruments
Ce qui a particulièrement choquĂ© les autoritĂ©s suĂ©doises ces derniers temps, c’est l’âge des exĂ©cutants. Les gangs utilisent systĂ©matiquement les rĂ©seaux sociaux pour recruter des mineurs — parfois âgĂ©s de seulement 11 ans — pour commettre des meurtres et des attentats. L’avantage est simple et cynique : les moins de 15 ans ne sont pas pĂ©nalement responsables en Suède, et les condamner au pĂ©nal est donc impossible sous le droit actuel. RĂ©sultat : des adolescents sont envoyĂ©s tirer ou faire exploser des engins, sachant que le système judiciaire ne pourra guère les sanctionner.
En 2025, 52 enfants de moins de 15 ans se trouvaient impliquĂ©s dans des procĂ©dures pour meurtre ou tentative de meurtre. « On ne parle pas de vol, ni mĂŞme d’agression ou de braquage », a prĂ©cisĂ© Ă Reuters Gunnar Strömmer, le ministre de la Justice. « On parle de meurtre. »
La réponse du gouvernement
La coalition de droite dirigĂ©e par le Premier ministre Ulf Kristersson, au pouvoir depuis 2022, a dĂ©cidĂ© de tirer les conclusions de cet Ă©chec. Une proposition de loi prĂ©voit d’abaisser l’âge de la responsabilitĂ© pĂ©nale de 15 Ă 13 ans — bien en dessous du standard europĂ©en. Les mineurs condamnĂ©s pour les infractions les plus graves seraient envoyĂ©s dans des centres de dĂ©tention spĂ©cialisĂ©s actuellement en construction, dont un dĂ©diĂ© aux filles. Le Parlement devrait voter ce texte le 15 juin. S’il est adoptĂ©, il sera réévaluĂ© après cinq ans.
D’autres mesures accompagnent cette rĂ©forme : allongement des peines de prison, Ă©largissement des pouvoirs d’enquĂŞte de la police, et intensification des opĂ©rations d’arrestation. Le gouvernement reconnaĂ®t d’ailleurs que les rĂ©sultats commencent Ă se faire sentir : 44 personnes ont Ă©tĂ© tuĂ©es par balle en 2025, contre un pic de 62 en 2022, et davantage de membres de gangs se trouvent derrière les barreaux qu’auparavant.
Un modèle à inventer
La Suède se trouve face Ă un dĂ©fi inĂ©dit : comment dĂ©tenir des adolescents qui ont commis des meurtres tout en reconnaissant qu’ils sont d’abord des enfants ? Le directeur de la prison de Rösersbergs, au nord de Stockholm — l’un des Ă©tablissements rĂ©novĂ©s pour accueillir ces jeunes dĂ©tenus — rĂ©sume l’enjeu avec une franchise dĂ©sarmante : « Ils vont grandir ici. » La vie quotidienne au sein de l’Ă©tablissement sera centrĂ©e sur les Ă©tudes. Les tĂ©lĂ©phones portables seront interdits. Les cours d’Ă©checs serviront Ă dĂ©velopper la concentration. Les portes des cellules seront fermĂ©es Ă clĂ© dès 20h.
Mais le scepticisme est fort, y compris dans les rangs de la police et de l’administration pĂ©nitentiaire. Le rapport d’audit national le plus rĂ©cent est implacable : neuf mineurs sur dix passĂ©s par les structures sociales d’accueil pour dĂ©linquants sont retournĂ©s Ă l’activitĂ© criminelle. Huit sur dix ont finalement atterri en prison Ă l’âge adulte. La question n’est pas seulement de punir, mais de couper le lien entre l’enfant et le gang — un objectif que ni les structures de bien-ĂŞtre social ni, probablement, les prisons ne semblent aujourd’hui capables d’atteindre seuls. La Suède cherche une troisième voie. Elle ne l’a pas encore trouvĂ©e.
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