Le Hamas et le Hezbollah ont passĂ© des annĂ©es et des milliards de dollars Ă perfectionner le mĂŞme manuel de guerre : des tunnels qui engloutissent les soldats, des bâtiments piĂ©gĂ©s qui transforment chaque entrĂ©e en sentence de mort, des embuscades tendues depuis des dĂ©combres impossibles Ă distinguer de l’environnement. Toute l’architecture stratĂ©gique de ces deux organisations repose sur un pari fondateur — que la tolĂ©rance politique israĂ©lienne aux pertes humaines est infĂ©rieure Ă leur propre rĂ©sistance aux punitions. Tuer assez de soldats, et la pression pour cesser les opĂ©rations monte. Cela a fonctionnĂ© par le passĂ©.
Tsahal est en train de démonter ce pari systématiquement — avec des robots.
Bint Jbail : des machines dans les tunnels du Hezbollah
Ă€ Bint Jbail, dans le sud du Liban, les ingĂ©nieurs de combat de l’unitĂ© Yahalom ont dĂ©ployĂ© des robots dans les tunnels du Hezbollah et dans des zones inaccessibles, photographiant et cartographiant l’infrastructure ennemie, puis utilisant ces images pour accĂ©lĂ©rer la destruction des investissements militaires Ă long terme du Hezbollah dans la rĂ©gion — avant que toute fenĂŞtre diplomatique ne se referme. L’objectif est explicite : comprimer la chronologie sans envoyer des soldats dans des espaces conçus pour les tuer.
Ce dĂ©ploiement s’inscrit dans une rĂ©volution plus large. Le colonel (rĂ©serviste) Yaron Sarig, responsable du programme IA et Autonomie au ministère israĂ©lien de la DĂ©fense, a dĂ©clarĂ© en dĂ©cembre 2025 que la guerre IsraĂ«l–Hamas de 2023-2025 a Ă©tĂ© la première guerre robotique de l’histoire — celle dans laquelle IsraĂ«l a mobilisĂ© l’ensemble de son Ă©cosystème de dĂ©fense et dĂ©ployĂ© des dizaines de milliers de systèmes autonomes sur le champ de bataille, des essaims de drones aux robots terrestres rĂ©partis sur de vastes zones. Des milliers de kilomètres de l’invasion de Gaza ont Ă©tĂ© parcourus par des systèmes robotiques.
La phase la plus mortelle de la guerre urbaine confiée aux machines
L’application a Ă©tĂ© chirurgicale. Des systèmes robotiques ont explorĂ© les tunnels du Hamas pour Ă©viter aux soldats d’y risquer leur vie, tandis que des vĂ©hicules tĂ©lĂ©commandĂ©s circulaient en surface pour s’encastrer dans les positions du Hamas ou dĂ©clencher des embuscades — si bien que les soldats israĂ©liens qui suivaient savaient dĂ©jĂ oĂą se cachaient les combattants adverses. L’intelligence artificielle a Ă©tĂ© intĂ©grĂ©e par-dessus pour amĂ©liorer la dĂ©tection et le suivi, offrant un tableau opĂ©rationnel bien plus large et plus sophistiquĂ© que ce que des Ă©claireurs humains auraient pu produire.
Ce qui avait Ă©tĂ© la phase la plus meurtrière de la guerre urbaine — l’entrĂ©e dans un bâtiment, le premier contact, l’escalier piĂ©gĂ© — a Ă©tĂ© confiĂ© aux machines. Ce transfert modifie radicalement l’Ă©quation du coĂ»t humain sur laquelle reposait toute la doctrine de Hamas et du Hezbollah.
Le Jaguar : la frontière surveillée nuit et jour
La frontière elle-mĂŞme est territoire robotique depuis des annĂ©es. Le Jaguar, dĂ©veloppĂ© conjointement par Israel Aerospace Industries et le Commandement des forces terrestres de Tsahal, dĂ©sormais pleinement intĂ©grĂ© Ă la Division Gaza, patrouille la clĂ´ture frontalière vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Il est Ă©quipĂ© de dizaines de capteurs, de camĂ©ras haute rĂ©solution, d’une mitrailleuse Ă commande Ă distance et d’un système de haut-parleurs pour les avertissements. Il fonctionne de manière semi-autonome, naviguant sur un terrain accidentĂ© sans intervention humaine, et a dĂ©jĂ Ă©conomisĂ© des centaines d’heures de travail par semaine en Ă©liminant les patrouilles de routine qui obligeaient autrefois des soldats Ă s’exposer aux tireurs embusquĂ©s, aux engins explosifs improvisĂ©s et aux missiles antichar. Le Hamas pouvait cibler ces soldats. Le Jaguar est bien plus difficile Ă dĂ©moraliser.
Le Ro’em : l’artillerie compressĂ©e en secondes
La rĂ©volution de l’intelligence artificielle a dĂ©sormais atteint l’artillerie. Le système Ro’em, dĂ©veloppĂ© sur six ans par Tsahal en partenariat avec Elbit Systems et dĂ©ployĂ© ce mois-ci par le 282e rĂ©giment d’artillerie dans le sud du Liban, comprime ce qui Ă©tait autrefois un cycle de ciblage de plusieurs minutes Ă quelques secondes. Une fois une cible dĂ©signĂ©e, le système peut de façon autonome charger les munitions, calculer les solutions de tir, viser et faire feu — recevant les cibles directement des systèmes de renseignement ou des quartiers gĂ©nĂ©raux opĂ©rationnels, puis se repositionnant en environ une minute pour Ă©chapper aux tirs de contre-batterie.
Il tire jusqu’Ă huit obus par minute Ă des portĂ©es allant jusqu’Ă 40 kilomètres, opĂ©rĂ© par un Ă©quipage de trois personnes plutĂ´t que les six requis par son prĂ©dĂ©cesseur amĂ©ricain, le Doher. Le rĂ©sultat est une unitĂ© d’artillerie qui fonctionne moins comme une batterie traditionnelle et davantage comme un nĹ“ud semi-autonome au sein d’une architecture plus large de capteurs et de tireurs.
La règle d’or : l’humain reste dans la boucle
Le protocole IA de Tsahal n’autorise pas de dĂ©cisions d’attaque entièrement autonomes. Un ĂŞtre humain reste dans la boucle avant qu’une arme ne tire. Ce que l’IA et la robotique apportent, c’est la reconnaissance, la cartographie, le calcul de ciblage et la prĂ©sence Ă distance — un soldat qui visualise en temps rĂ©el l’intĂ©rieur d’un tunnel et choisit le moment d’agir, ou un commandant qui dĂ©signe une cible que le Ro’em traite ensuite mĂ©caniquement. La machine Ă©tend la portĂ©e du soldat dans des espaces qui exigeaient auparavant sa prĂ©sence physique, et comprime le dĂ©lai entre le renseignement et l’effet. Elle ne remplace pas le jugement humain sur l’opportunitĂ© de tirer.
Une révolution exportable
La trajectoire est clairement vers davantage de robotique, et non moins. Sarig a Ă©tĂ© explicite : dans les annĂ©es Ă venir, les capacitĂ©s robotiques d’IsraĂ«l seront considĂ©rablement Ă©tendues, la robotique servant de pont critique vers le monde de l’IA qui sera intĂ©grĂ©e dans chaque système d’armes et dans les capacitĂ©s opĂ©rationnelles de chaque soldat. La mĂŞme logique a dĂ©jĂ atteint les usines israĂ©liennes : des robots et des services automatisĂ©s sont dĂ©sormais intĂ©grĂ©s dans la production des intercepteurs Arrow 2 et 3. Le Ro’em, quant Ă lui, a attirĂ© un appel d’offres de l’armĂ©e amĂ©ricaine, un accord d’exportation vers l’Asie-Pacifique estimĂ© Ă environ 106 millions de dollars, et une collaboration avec l’allemand Rheinmetall pour une variante europĂ©enne.
Le Hamas et le Hezbollah ont bâti leur doctrine militaire sur le coĂ»t humain qu’impose le fait de les combattre. Ils ont creusĂ© des tunnels plus profonds, posĂ© des pièges plus sophistiquĂ©s, et structurĂ© l’ensemble de leurs forces autour du postulat que lĂ oĂą les humains vont, les humains saignent. Ce postulat s’Ă©rode. Chaque tunnel cartographiĂ© par un robot qu’un soldat n’entre jamais est un investissement tactique qui n’a rien rapportĂ©. Chaque embuscade dĂ©clenchĂ©e sur une machine plutĂ´t que sur un homme est une neutralisation qui ne change aucune Ă©quation politique. Tsahal s’attaque Ă la logique fondamentale de la stratĂ©gie de ses ennemis — en remplaçant la cible qu’ils ont Ă©tĂ© conçus pour frapper par quelque chose qu’ils n’ont jamais Ă©tĂ© conçus pour arrĂŞter.
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